Victimisation Bénéfices secondaires
Abus de l’intervention psycho-médico-sociale
Nous rencontrons tous, au cours de notre vie, des épreuves qui nous marquent, laissent des traces dans notre mémoire, modifient notre vision du monde, nos relations, nos attentes. Ces influences, ces apprentissages ne constituent qu’exceptionnellement des traumatismes au sens strict. On ne peut donc inférer a priori l’existence d’un traumatisme à partir d’une expérience : la perte d’un être cher ou un abus sexuel ne se traduit pas obligatoirement par un traumatisme.
Les estimations statistiques sont convergentes : de 25 à 35 % des personnes impliquées dans un événement potentiellement traumatogène présentent des symptômes plus ou moins transitoires de traumatisme mais seulement 3 à 7 % développent un syndrome psychotraumatique quelque peu durable.
Si la victime traumatisée est donc relativement rare, elle peut néanmoins servir de modèle à la réflexion qui porte sur la psychopathologie séquellaire d’expériences indésirables et sur sa prise en charge. Les spécialistes s’accordent sur la nécessité de procurer un encadrement et un support aux victimes. Si l’événement est précis, brutal, récent (accident, viol, séisme), ces mesures d’aide ont avantage à être immédiates, concrètes, simples. Ces qualités perdent de leur sens lorsque les faits dont a souffert la victime sont diffus, anciens.
Le vécu de la victime est par définition un vécu d’impuissance : lui fournir une information simple, ciblée, l’accueillir chaleureusement, lui donner le sentiment d’une prise en charge protectrice, résoudre pour elle les problèmes concrets immédiats etc. contribuent à son apaisement et à sa restauration. Si on en a l’opportunité, on donnera à la personne qui sort d’un incident critique l’occasion d’exprimer ses émotions, d’ordonner ses cognitions, de partager l’expérience avec les autres personnes impliquées. Pour quelques-unes d’entre elles, la participation à des programmes plus structurés et plus longs sera indiquée, la psychothérapie à proprement parler n’étant pas une issue courante.
Il faut rappeler que l’étude des psychotraumatismes est largement due aux militaires dont le but a toujours été de renvoyer au front – et au plus vite – les soldats mis hors combat par l’état de choc. Indépendamment de cette perspective guerrière, la philosophie de la prise en charge reste d’arracher sans délai le traumatisé à son état de choc et à sa position de victime.
Si des mesures d’urgence sont inappropriées à des situations qui ne présentent pas de caractéristiques critiques, la confrontation de la victime à son «stresseur» est considérée comme une nécessité, contrairement à ce que pensent spontanément la victime elle-même et le non-spécialiste, l’une ou l’autre privilégiant les conduites d’évitement. Aider à intégrer cognitivement cette expérience et à métaboliser l’émotion demande que la confrontation soit assortie d’une possibilité d’exprimer colère, hostilité, peine, peur, haine, douleur etc.
Si l’on s’appuie sur le réel pour remettre de l’ordre dans les croyances et les sentiments de la victime, cela ne signifie en rien que le monde réel, ce monde qui se définit par le fait qu’il existe sans nous, indépendant de nous, indifférent à nous, cela ne signifie en rien que ce monde réel doive ou même puisse changer.
Et ceci est un autre point essentiel : ce n’est pas de la réalité objectivement changée que vient la restauration de la victime mais du travail intrapsychique de réorganisation affectivo-cognitive qu’elle consent.
Etre victime, c’est un malheur, pas un statut. Toute prise en charge qui fait d’un incident un traumatisme ou qui cristallise un état malheureux transitoire ou qui rend l’état de victime enviable constitue une nouvelle agression.
Prenons quelques exemples dans le domaine à la mode, celui des abus sexuels.
1. Dans le souci de respecter, la «parole de l’enfant», il arrive que l’on donne à cette parole que l’on sait pourtant porteuse d’imaginaire et largement exempte du testing de la réalité, un poids de vérité d’autant plus étonnant que l’on exige une lecture plus littérale de cette parole. On arrive ainsi parfois à transformer en allégations accusatrices une formulation infantilement perverse (au sens de Freud) et à engager un enfant dans la victimisation.
2. Des psychologues et des magistrats passent de la notion probabiliste de crédibilité à celle, déterminée, d’énoncé vrai. Et cela, bien qu’on sache qu’il n’y a pas de critères fiables de vérité, que quelque chose peut être incroyable mais vrai et, inversement, que le mensonge ne pose de problème que parce qu’il peut être crédible. Le besoin de certitude – et il faut le dire, le désir de punir – risque ainsi de faire, littéralement, des victimes.
3. On pourrait encore évoquer les interrogatoires policiers (la présence de psychologues lors de certains de ces interrogatoires n’allant pas sans soulever de nombreux problèmes), les examens médico-légaux, la publicité, la stigmatisation etc. Et tout ce qui amène la personne à qualifier et donc secondairement à traiter son expérience en se situant en victime.
Dans ce genre de situations, beaucoup d’intervenants jouent un rôle trouble ou nocif en confondant leur mission d’aide à la personne avec une opération de rétablissement de l’ordre public. En ce sens, toutes les interventions psychologiques qui s’appuient sur la judiciarisation comme condition nécessaire ou qui affirment dépendre, pour leur efficacité, de la sanction judiciaire de l’agresseur font, dans leur principe, fausse route.
Le maintien de la victime dans une attitude revendicatrice est le signe d’un échec de l’aide qui lui a été apportée. Pire, si cette attitude est entretenue et fixée par l’intervenant, celui-ci crée une victime, cette «créature vivante offerte en sacrifice» non pas aux dieux, comme le dit le dictionnaire, mais à une idéologie socio-politique ou à une motivation inconsciente, névrotique ou perverse, qui s’accomplit au travers de l’identification superficielle à la victime et de l’identification profonde à l’agresseur.
Une autre piste s’offre encore à la victimisation, piste qui trouve son dynamisme certes dans l’identification régressive à l’enfant-centre-du-monde, personnage vénéré et omnipotent, mais aussi dans les besoins de restauration, de réparation que sous-tendent nos culpabilités archaïques et notre angoisse de détruire le bon objet.
Dans cette perspective, l’intervention renforce l’investissement narcissique de la blessure. Nous faisons tous l’expérience que s’il nous arrive quelque chose d’extraordinaire, nous en faisons un élément de valorisation narcissique. Prenez ces personnes qui se transfigurent quand elles parlent de leurs maladies, de leurs opérations, de leurs accidents ou encore celles qui n’existent que par leur participation à une catastrophe, à une guerre, syndrome ô combien moqué de l’ancien combattant radoteur.
La société a d’ailleurs compris qu’il était économique de payer en gratification narcissique la perte irréparable d’un membre, d’une tranche de vie ou de la vie elle-même; l’attribution de décorations diverses et même à tire posthume, illustrent anecdotiquement la technique.
Etre victime, disions-nous est un malheur dont il faut être dédommagé d’une manière quelconque et c’est d’ailleurs en cela que consiste partiellement le travail du deuil. Mais le fait d’être victime ne confère aucune compétence particulière, aucune clairvoyance nouvelle, aucune intelligence. A priori, on peut même plutôt s’attendre à l’inverse, l’individu impliqué n’ayant guère de chance de garder l’esprit de raison.
Or, dans pas mal de cas, et les médias peuvent jouer un rôle considérable sur ce plan, on voit les victimes tout à coup sollicitées sur des questions dont elles ne savaient rien avant et pas davantage après leur «traumatisme». Leurs propos, même les plus naïfs ou les plus stupides sont recueillis comme des sentences voire comme des prescriptions qui vaudraient pour autrui, pour les institutions, pour la société. On crée de cette façon des invalides par inflation narcissique, qui deviennent en quelque sorte des exploiteurs de la culpabilité collective et de la souffrance des autres victimes.
Aider une victime à narcissiser ainsi sa blessure revient à la pousser dans une défense à la fois maniaque par la négligence de la réalité qu’elle entraîne, et caractérielle par la manipulation de cette même réalité, qu’elle favorise.
Comme le soutien chaleureux et étroit, l’encouragement à l’expression libre des émotions ou la tolérance vis-à-vis des discours irrationnels constituent des moyens à utiliser transitoirement et non des buts, de même la réparation narcissique est un temps nécessaire qui devrait permettre un retour à la santé.
Faire de l’émotion ou de la narcissisation une fin revient à créer des victimes ou à les rendre incurables et chroniques. Le risque est d’autant plus grand que les bénéfices secondaires que cela représente pour les victimes sont évidemment compréhensible et, dans une première étape, nécessaires.
Il y aurait, certes, beaucoup à dire sur les mobiles individuels et collectifs qui sous-tendent à la fois la production et le culte des victimes. Notre propos est d’attirer l’attention sur les risques que de tels mobiles, souvent nobles en apparence, font courir à des individus en les vouant d’une quelconque façon à un rôle sacrificiel.
Christian Mormont.
Professeur de la Faculté de psychologie et des sciences de l’Education de l’Université de Liège.