Article extrait de la rubrique Coup d'oeil - L'Observatoire n°29 (2000)

Coproduire l'aide sociale.

Des expériences croisées à Charleroi, Tourcoing et Girona

L’exclusion sociale n’est pas qu’un drame individuel. C’est aussi et peut-être avant tout un
problème de société. Désarticulée, devenue inapte à intégrer l’ensemble de ses membres, notre
société tourne en rond : exclut ceux qu’elle intègre, intègre ceux qu’elle exclut...

Depuis l’entrée en vigueur du Traité d’Amsterdam, le combat pour l’intégration professionnelle
et sociale est déclaré préoccupation majeure des Quinze. Mais encore faut-il agir en bonne
connaissance de cause.

Mieux cerner, comprendre le phénomène et tirer parti des actions menées par les différents états
membres sont primordiaux. Tout n’est pas à inventer mais il convient de mieux se connaître,
d’échanger, de coopérer. Seul un éclairage croisé, réciproque des pratiques des uns et des savoirs
des autres permettra d’élaborer une critique créative et au-delà de produire en synergie une réelle
politique sociale active...

Echanger, évaluer, analyser, inventer pour en final co-produire, c’est à cet exercice peu banal,
encouragé et instigué par la Commission européenne que se sont exercées quatre instances
locales partenaires dans la lutte contre l’exclusion: le Centre public d’aide sociale (CPAS) de
Charleroi, le Centre communal d’action sociale (CCAS) de Tourcoing, le Service social de la
mairie de Girona (en Catalogne) et la Mission régionale pour l’insertion et l’emploi de Charleroi
(MIREC).

Au terme de cette action-recherche développée dans un partenariat transnational, de multiples
découvertes et enseignements tant dans les pratiques concrètes que dans l’approche des
problèmes ont pu être mis à jour: place et participation de la personne aidée, articulation de
l’intégration sociale et de l’intégration par le travail, nécessaire territorialisation des actions et
meilleure intégration de celles-ci à l’échelon national et supra-national, etc.

Cependant s’il faut dégager une idée centrale des recommandations formulées à l’issue de cet
intense travail, ce sera, à n’en pas douter, celle de la co-production. La dimension participative de
l’usager mais aussi de toute la société - l’intégration doit être conçue comme un processus
collectif et non plus comme parcours individuel - doit en effet à l’avenir être considérée comme
un des ressorts principaux de l’efficacité de toute action de prévention et de lutte contre
l’exclusion.

Action-recherche transnationale "Pour sortir de l'exclusion "

Définir l’exclusion et repérer les pistes d’insertion, échanger les bonnes pratiques et dynamiser
les échanges transnationaux tels ont donc été quelques-unes des balises de l’action-recherche
menée conjointement par Charleroi, Girona et Tourcoing de fin décembre 99 à fin novembre
2000.

Cette action-recherche faisait suite à un appel à propositions lancé par la Commission européenne
en juin 99. Destinée avec d’autres similaires, à préparer les futures actions communautaires en
matière de lutte contre l’exclusion, elle avait aussi pour mission de “montrer comment la
Communauté peut soutenir le plus efficacement les Etats membres dans cette lutte”1.

Qui sont ces partenaires?

Se battre pour l’insertion (ou la réinsertion) des personnes les plus défavorisées dans la société est
aujourd’hui affaire de partenariats multiples. D’abord au plan local, c’est évident, mais aussi au
niveau européen. Dans le cas de l’action-recherche qui nous occupe, ces partenaires étaient au
nombre de cinq: : le Centre public d’aide sociale (CPAS) de Charleroi et la Mission régionale
pour l’insertion et l’emploi de Charleroi (MIREC), le Centre communal d’action sociale (CCAS)
de Tourcoing et la Mairie de Girona (en Catalogne).

A noter que ces partenaires se connaissaient déjà pour avoir déjà travaillé ensemble dans des
programmes d’échanges et de coopération2. Ils ont donc ainsi pu gagner du temps, faisant
l’impasse des présentations préalables et indispensables à tout travail en profondeur. Pour notre
part, nous nous contenterons de préciser qu’il s’agit de quatre instances qui ont un fort ancrage
territorial, qu’elles travaillent toutes avec un public identique, fragilisé et qu’elles organisent en
réponse aux situations de détresse qu’elles rencontrent des filières de réinsertion où une
participation active des usagers est recherchée.

Cinq axes de travail

L’action-recherche proposée par ces partenaires reposait sur cinq axes de travail :
l les représentations et les significations de l’exclusion sociale et le rôle qu’elles jouent dans
l’élaboration des politiques de lutte et de prévention;
2 les politiques et les pratiques de l’insertion ici et là;
3 les modèles et pratiques qui suscitent la participation des populations visées;
4 la capacité de contribution des systèmes de revenus minimum à contrer l’exclusion;
5 l’intérêt de la coopération transnationale pour produire des recommandations d’action au
niveau communautaire européen.

Sur le mode de la co-production

Pour mener à bien cette action ambitieuse, la démarche adoptée a été celle de la co-production.
Se jouant à la fois sur la scène locale et la scène transnationale, celle-ci mit en situation des
acteurs auxquels il est finalement rarement demander de produire ensemble: chercheurs
universitaires, responsables d’institutions, professionnels de l’aide sociale et publics visés. C’est
cette approche qui permit aux acteurs de prendre le recul et la distance nécessaires par rapport à
leurs habitudes et quotidien pour: premièrement entrer dans un processus d’évaluation critique;
secondement produire les recommandations attendues sur base des enjeux sociétaux majeurs
qu’ils ont pu dégager.

L’évaluation est et reste un exercice difficile, et il serait illusoire de croire que l’on peut s’en
tenir aux seuls indicateurs chiffrés, comme par exemple, la baisse du nombre de minimexés. Mais
cela, comme la co-production ou la reconnaissance de la nécessaire dimension participative de
l’usager implique un changement de mentalités profond, important auquel cette recherche-action
espère avoir bien un peu contribué.

Communiquer

Nous l’avons dit, un des axes de cette recherche-action portait sur la communication à établir
entre partenaires transnationaux et locaux mais aussi avec tout citoyen désireux de participer à la
construction de cette europe de demain, nouvelle et plus sociale. C’est pourquoi les promoteurs
de cette action ont prévu, avec le soutien de la Commission européenne, différents supports pour
assurer le relais vers d’autres qui pourront ainsi, aussi, bénéficier des enseignements tirés.
Un colloque fut organisé le 17 novembre 2000 à Dampremy, au Charleroi Espace Meeting
European, un lieu hautement symbolique puisque bâti dans un souci de rénovation urbaine et de
revitalisation sociale dans un quartier particulièrement défavorisé.

Une compilation de toutes les rencontres, réunions et productions (donc y compris du colloque)
sera également mis à la disposition de tous ceux qui veulent en savoir plus (Pour tout
renseignement 071/23.31.02).

Enfin, il y a cet article de synthèse publié dans les pages de l’Observatoire et accessible sur le
réseau internet.

 

Confrontations des pratiques & questionnements

Tourcoing

Tourcoing, c’est une grande banlieue qui compte 94.000 habitants. Située dans la vaste
agglomération lilloise (un million d’habitants), elle a été touchée de plein fouet par le déclin
industriel – en particulier textile – des années 70 et 80. Le revenu net par foyer est très
sensiblement inférieur à la moyenne de la communauté urbaine lilloise : 68.400 F.F. contre
94.000 F.F. Six foyers sur dix sont non imposables à Tourcoing (un sur deux dans le grand Lille).
17% de la population active est au chômage contre une moyenne de 10% en France et de 14,6%
dans le Nord – Pas de Calais. 3.000 foyers tourquennois émargent au RMI, soit 3,2 foyers par 100
habitants, c’est-à-dire le double de la moyenne nationale: 1,6 foyers pour 100 Français…

Etat des lieux

A Tourcoing, comme ailleurs, l’aide sociale s’est d’abord résumée à une forme d’assistance
primaire. Destinée à répondre aux besoins vitaux: se loger, se nourrir, se soigner, elle était
assurée par des services publics mais aussi par le biais d’associations privées. Puis, peu à peu,
une orientation nouvelle a vu le jour : il s’agissait de dépasser progressivement l’aide passive
pour rechercher un mode de fonctionnement plus participatif, une forme de responsabilisation des
usagers. Le CCAS de Tourcoing est ainsi entré dans l’ère de l’aide participative et il a développé
autour de ce concept différents projets qui tiennent encore aujourd’hui la route, tels l’épicerie
solidaire ou le restaurant convivial. A noter au passage que ce concept bien que dynamique
comporte cependant des risques de dérives importants, du style: “je t’aide, tu participes”.

Un réseau de lieux d’accueil et de référents-relais pour les allocataires du RMI a été également
mis en place ainsi qu’une série d’équipements sociaux de proximité qui sont quant à eux
accessibles à toute la population.

Enfin, le CCAS de Tourcoing a mis ces dernières années l’accent sur l’insertion par
l’économique. Seize structures basées sur des partenariats ont été créées; toutes font ce que l’on
pourrait appeler de l’intérim social: elles proposent des petits boulots à un public sans emploi et
faible qualification. Mais si plusieurs centaines de postes de travail ont ainsi pu être distribués, les
résultats finaux sont décevants. Le système offre en effet des sas mais pas de réelles portes de
sortie… Au CCAS de Tourcoing, on privilégie donc aujourd’hui davantage l’insertion
professionnelle directe même si des actions visant prioritairement à la resocialisation sont
toujours proposées à des personnes en difficulté extrême.

Questions, réflexions

Tout se fonde toujours sur l’idée que la personne à aider n’a pas les compétences voulues, qu’il
faut l’amener à les acquérir. On attend donc un changement chez l’individu sans jamais pour
autant remettre en question les moyens qu’on lui propose pour y accéder. Dans ce schéma,
l’insertion (ou la réinsertion) est donc un parcours qui va nécessairement du social au
professionnel : (re)trouver d’abord les moyens de se nourrir, de se loger, de se soigner, etc. puis,
en fin de course, espérer l’emploi salvateur, “la cerise sur le gâteau". Par ailleurs, ce centrage sur
l’individu exclu fait l’impasse sur le fait que les structures sociales sont elles-mêmes génératrices
d’exclusion, de ségrégation…

Le CCAS remet en cause le système, ses structures. Il s’interroge aussi sur la notion
d’“employabilité”, c’est-à-dire sur le rapport entre demandeur d’emploi et exigences du marché.
L’employabilité n’est pas une qualité en soi mais un produit de ce rapport ! Et la dérive est
fréquente : certaines personnes sont désormais considérées comme “inemployables”, ce qui les
limite au mieux à une forme d’insertion occupationnelle, bien différente du statut de travailleur !

Tourcoing remet aussi en question le caractère prédéterminé des actions, trop souvent, voire
d’ordinair,e conçues en dehors des publics visés. Il apparaît en effet de plus en plus évident qu’il
faut réintégrer dans la marche à suivre les objectifs singuliers de la personne. Entendus ainsi, les
dispositifs auraient comme but de donner un cadre aux possibilités d’action de l’individu. Sans
doute a-t-on méconnu ce simple fait : le participant doit pouvoir développer ses propres objectifs.

Enfin, l’action en groupe gagnerait beaucoup à se muer plus systématiquement en action
communautaire : le groupe devient ainsi le moyen de produire des changements pour la vie de
l’ensemble des membres. A l’opposé de l’individualisme, l’action collective permet de concilier
l’implication personnelle et la coproduction des participants, entraînant les conditions du
changement (accès au logement, au marché du travail, etc.). Cette prise de conscience a débouché
à Tourcoing sur un “comité d’usagers”. On est ici au coeur du nécessaire changement de
mentalité, le passage au “social actif”, mais sans les ambiguïtés du “je t’aide, tu participes”.

Girona

Girona compte 76.000 habitants. “Capitale” d’une région de quelque 200.000 âmes, elle est située
à une centaine de kilomètres au Nord de Barcelone.

Girona connaît une situation socioéconomique bien différente de Tourcoing ou de Charleroi. Cette ville peut en effet être qualifiée de “riche” dans la mesure où le revenu moyen par habitant est supérieur à la moyenne nationale. Ce bonheur se traduit aussi par un chômage faible (6%) qui affecte cependant, dans la longue durée, les personnes les moins qualifiées et les plus fragilisées.

Le contexte politique de Girona est aussi très différent puisque la démocratie n’est apparue en
Espagne que dans la seconde moitié des années 70, après la mort de Franco. A noter aussi qu’au
sortir de cette époque, tout était à construire en matière d’aide sociale puisqu’il n’existait tout
bonnement... rien.

Etat des lieux

Il y a 20 ans, l’action sociale à Girona reposait essentiellement sur les épaules de dix travailleurs
sociaux qui faisaient comme ils pouvaient, jouant surtout sur le relationnel. Puis, avec la
participation de Girona à différents programmes européens, cette action s’est peu à peu mieux
définie et structurée autour de projets ciblés. On s’est par exemple inspiré, à Girona, du mode de
reconversion de mineurs du Nord de la France pour l’appliquer à d’autres secteurs.

Prenant en compte ce qui peut aujourd’hui apparaître comme des évidences telles que: la
pauvreté est une réalité plurielle, une dynamique d’action partenariale est nécessaire, il faut éviter
la fragmentation de la prise en charge, etc., l’action de Girona est devenue moins strictement
sociale et s’est ouverte à d’autres approches.

Trois axes ont été ainsi progressivement définis par la Mairie de Girona pour appréhender
l’exclusion sociale : d’abord assurer une protection minimale systématique; ensuite viser
l’insertion par l’économique et enfin prendre en compte le relationnel. Cette troisième dimension,
après le travail social de base et les aspects économiques, est aujourd’hui au coeur de la
démarche. De la même manière qu’on avait créé des espaces d’activités économiques pour
impulser des processus de sortie de l’exclusion, on a essayé de faire en sorte que la culture
devienne un élément de participation, d’intégration. En créant des “centres civiques” où tous ceux
qui le souhaitent - et pas uniquement les personnes exclues - ont accès à la parole et peuvent
s’initier à la vie culturelle, on espère (re)nourrir les relations sociales…

A Girona, le projet politique fondateur est et reste la cohésion sociale, lequel a évidemment un
lourd impact sur toutes les initiatives prises dans la cité (environnement, urbanisme, sécurité,
social, etc.). Pour atteindre cet objectif, une étroite complicité entre les professionnels
(techniciens de terrain) et les décideurs politiques est indispensable. De même, des relations
permanentes avec les “tables de quartier”, organisations assez informelles et libres où les
habitants peuvent évoquer les problèmes rencontrés (drogues, fréquentation scolaire, etc.),
permettent de rapprocher les points de vue. Ces manières d'appréhender les problèmes permettent
aussi de casser une des perversions majeures de l’application des politiques sociales:
l’individualisation des problèmes. L’assistance à la personne continue bien sûr d’être nécessaire,
à l’heure actuelle, mais elle ne peut plus engendrer que des stratégies individuelles, et on en a
suffisamment éprouvé les limites!

Questions, réflexions

A la lumière de son expérience, Girona pointe deux enjeux majeurs pour le futur.

D’abord, en matière d’insertion sociale, il faut adapter les ressources aux besoins plutôt que le
contraire. “Le travailleur social n’est pas là pour administrer les ressources”. Cela implique donc
une discussion-négociation avec le politique.

Deuxièmement : l’intervention locale dans la lutte contre l’exclusion a ses limites. Le problème
de l’exclusion induit des paramètres qui dépassent le niveau local. La territorialisation des
politiques de lutte contre l’exclusion est une bonne chose en soi mais peut aussi être un piège.

L’Etat, les Régions disposent d’éléments d’intervention et doivent donc assurer un
accompagnement aux actions élaborées par les municipalités.

Charleroi

Héritée du douloureux passage à l’ère post-industrielle et en cela bien plus semblable à
Tourcoing qu’à Girona, la situation socio-économique de l’arrondissement de Charleroi (environ
420.000 personnes) n’est pas des plus réjouissantes. Le revenu annuel moyen par habitant est un
des plus faibles du pays (349.600 frs contre 414.400 au niveau national, 384.200 en Région
wallonne et 437.100 en Flandre) tandis que le taux de chômage s’élève à 27,3% de la population
assurée contre le chômage (c’est-à-dire travailleurs indépendants non inclus). A titre de
comparaison, ce taux est de 21,1% en Wallonie et de 6,6% en Flandre.

Près de 7.600 familles habitant l’entité de Charleroi (200.000 habitants) bénéficient d’une aide
sociale du CPAS. Néanmoins, grâce à des efforts constants en matière d’insertion socioprofessionnelle,
le CPAS de Charleroi a réussi à maîtriser la progression du nombre de personnes
minimexées. On assiste même à une diminution depuis le mois d’avril 1998. Au 1er janvier 2000,
on comptait 3.415 personnes minimexées à Charleroi.

Etat des lieux

Au départ de l’article 60 §7 de la loi organique3, le CPAS de Charleroi a mis au point un
dispositif d’insertion qui s’articule autour de trois axes ou espaces-temps qui sont : l’insertion
sociale, la transition professionnelle et l’intégration dans le marché du travail.

Constituant le “premier axe”, les actions d’insertion sociale sont accessibles à tous les
bénéficiaires de l’aide sociale qui ont “envie de faire quelque chose”, de sortir de leur isolement.
Les activités (couture, artisanat, cuisine, pâtisserie, animation de groupes, etc.) s’avèrent en
premier lieu un espace d’appropriation – ou de réappropriation – de la parole et de pratique de la
démocratie. Et si elles ambitionnent aussi de répondre à des besoins (coopérative alimentaire,
friperie, cafétéria), elles ont également pour finalité de faire émerger un regard “différent” sur
“son vécu quotidien” et de renouer par là avec la dignité d’être. Pour certains, cet “espace-temps”
est un point de départ vers autre chose. Pour d’autres, c’est une manière de (re)vivre sa
quotidienneté : des participants arrivant le matin au “Passage 45”, un centre de ressources pour
l’intégration, n’affirment-ils pas qu’ils viennent travailler?

La transition professionnelle est le deuxième axe du dispositif d’insertion. Les personnes qui
formulent une demande de formation ou de travail sont accueillies par des “consultants emplois”,
lesquels ont une fonction d’information, de conseil, d’orientation. Sur base d’une évaluation dont
les indicateurs se sont sophistiqués avec le temps (bilans psychosociaux, de compétences, stages,
etc.), une orientation d’insertion est construite en collaboration avec l’intéressé(e). Suivant les
opportunités concrètes de réalisation, diverses voies sont possibles : soit directement sur le
marché du travail, soit dans les filières de formation (FOREm, MIREC, Régies de quartier,
Entreprises de Formation par le Travail), soit au sein du CPAS lui-même. Dans ce cas, il s’agira
d’une participation à une opération ponctuelle (rénovation d’un quartier, par exemple) et le plus
souvent d’une remise au travail via l’“article 60”, organisée sur le modèle de “tutorat” (la
présence d’un tuteur pour épauler la personne à réinsérer tend à favoriser la formation
qualifiante).

Le troisième axe du dispositif est l’intégration dans le marché du travail. Cet axe a été rendu
possible grâce à une stratégie d’action auprès des entreprises qui bénéficient de garanties :
sélection et fiabilité des candidats, qualité et professionnalisme du service “placement”,
convention de partenariat assortie d’incitants financiers. Quelle que soit la formule adoptée
(diverses actions ont été mises en oeuvre), c’est le candidat à l’emploi qui dicte la mobilisation
des professionnels en fonction de sa situation. Il co-produit ainsi réellement le service.

Questions, réflexions

Cependant qu’on le veuille ou non, les trois axes du dispositif d’insertion qui viennent d’être
évoqués constituent la plupart du temps, aux yeux des usagers, un “parcours”, voire un “parcours
du combattant”, même si dans le chef des travailleurs sociaux, il n’y a jamais eu de volonté
d’instaurer une “linéarité”, d’induire un départ A vers une arrivée Z.

En 1999, plus de 150 personnes ont participé aux actions sociales et 519 “mises à l’emploi” ont
été réalisées (342 via le dispositif de transition professionnelle, 177 via le dispositif d’intégration
dans le marché du travail). Il est à noter qu’au total cette action d’insertion professionnelle touche
aujourd’hui quasiment trois fois plus de personnes que cinq années auparavant. Les enquêtes de
suivi ont montré que le taux d’intégration était “durable” pour les personnes ayant été introduites
sur le marché du travail (93% ont conservé l’emploi) mais que pour les bénéficiaires des
dispositifs de transition professionnelle, les résultats sont plus incertains : si 48% des personnes
avaient trouvé un emploi à la sortie de la transition, un tiers seulement se trouvait encore au
travail au moment de l’enquête.4

Il importe donc de s’interroger sur l’efficacité de ces dispositifs d’insertion, et en particulier des
dispositifs de transition professionnelle. Les bénéficiaires de cette aide ne semblent en effet pas
toujours en voir le sens; ou elle n’est, pour eux, que l’occasion de quitter le statut d’assisté,
ressenti comme infamant, pour obtenir celui, moins stigmatisant, de chômeur. Ou bien encore,
cette transition aboutit à une impasse: ils ont mobilisé et mobilisent tant d’énergies pour ce
travail (temporaire par essence) qu’ils n’en trouvent plus, en sus, pour en chercher un autre par la
suite. A cet égard, la fin du contrat “article 60” peut devenir une source considérable d’angoisses
et engendrer parfois une situation pire qu’auparavant.

Mais des aspects positifs sont aussi à relever. Lorsque des opérations formation/qualification sont
mises sur pied en partenariat avec l’enseignement et les entreprises, le taux d’intégration dans le
marché du travail est nettement supérieur. Les passerelles établies entre les contrats “article 60”
et les actions d’intégration dans le marché du travail ont montré leur pertinence : les gens
interrompent de plus en plus leur contrat “article 60” dès qu’une opportunité se dessine en
entreprise privée. Enfin, la participation de l’usager dans l’élaboration de sa transition
professionnelle donne du sens à ses attentes mais aussi à celles des professionnels.

Plus généralement, les dispositifs d’insertion sont aujourd’hui confrontés à une difficulté
semblable – toutes proportions gardées – à celle des entreprises : sous l’effet des mesures
favorisant la création d’emplois de transition mais aussi de l’embellie économique actuelle, c’est
à une pénurie de candidats “prêts à l’emploi” à laquelle l’on est confronté… Situation paradoxale
dans une région au taux de chômage si élevé ! On peut risquer diverses explications.

Les services sociaux ressentent une population de plus en plus “déstructurée”, confrontée à des
problématiques existentielles multiples et complexes, et donc peu prête à un retour à l’emploi.
Par ailleurs, l’image même du travail, de ses contraintes et exigences s’est affaiblie au cours du
temps : “avoir un emploi” et “gagner sa vie” perdent du sens par rapport à l’attrait de la vie facile
qu’instille le matraquage de la société de consommation et que permet parfois plus aisément un
système de débrouilles… La faible différence entre le revenu social garanti et les salaires les plus
bas explique aussi bien des choses. En outre, la mise au travail génère aussi ses coûts, ses
difficultés et donc ses obstacles (comment assurer la garde d’enfants si l’on travaille à 6 heures
du matin ou jusqu’à 11 heures du soir ?) Enfin, on peut retenir l’hypothèse avancée par certains :
désormais, on s’attaque au “noyau dur” de l’exclusion, ce qui rend encore plus difficile toute
action.

Les enjeux à venir ? On ne fera pas l’économie d’une reconversion profonde d’un système fondé
sur une logique d’assistance (ou de contrepartie) vers un système fondé sur une logique
d’intégration et de pleine citoyenneté. Le premier défi sera de garantir un revenu à ceux qui sont
sans ressource comme un droit fondamental. Un deuxième enjeu sera de développer une
économie de la solidarité qui ne peut s’inscrire dans l’économie marchande mais qui s’avère si
nécessaire à la cohésion sociale. Enfin, les pratiques sociales et institutionnelles auront à réussir
une véritable révolution des mentalités pour prendre en compte les potentialités et les énergies
des exclus avant leurs lacunes, leurs incompétences, leurs faiblesses. Alors, sans doute, passera-ton
des “gares de triage” à des “gares de départ”…

Combinaison des savoirs & émergence de senjeux

Durant la recherche-action, trois séminaires transnationaux ont été organisés en vue d’aboutir à
l’accouchement des recommandations/préconisations attendues. Celles-ci ont été construites sur
base d’un travail intense d’analyse, de confrontation et de mise en commun, portant au départ sur
quatre thèmes: la perception et la compréhension de l’exclusion, la pertinence des dispositifs
d’insertion existants, l’importance de la participation des usagers dans ces dispositifs et l’impact
des systèmes de protection sociale sur le processus d’exclusion.

L’exclusion est un processus social et non une catégorie de la réalité sociologique

L’hétérogénéité des exclus et la diversité de leurs trajectoires sont attestées. Il n’en demeure pas
moins que ce sont les classes défavorisées socialement, culturellement et économiquement qui
sont les plus touchées par l’exclusion, et cela dans un contexte de croissance des inégalités et
d’érosion des classes moyennes.

L’enjeu fondamental est donc la désarticulation de la société. L’exclusion est un processus
multiforme qui relève du fonctionnement sociétal. La réalité contemporaine est en fait celle d’une
société d’individus inégaux mais aussi de subjectivités différenciées (tout le monde ne partage
pas le même univers, les mêmes projets de vie et ne dispose pas des mêmes possibilités…).

La lutte contre l’exclusion passe donc par la recréation de mondes communs, d’espaces sociaux
au sein desquels des sujets entrent dans des relations de coopération et d’échange, voire de
solidarité. Cette lutte doit donc être par essence un processus collectif qui concerne l’ensemble
des acteurs de la société, qui ne peut ignorer les contextes réels de vie et les interactions
subjectives des individus. On ne pourra agir sur l’exclusion si on en fait une catégorie à part de la
société : c’est en travaillant sur les liens des personnes dites exclues avec le reste de la société
que l’on pourra remédier aux problèmes.

L’insertion ne doit pas être pensée comme un parcours individuel mais comme un
processus collectif

L’insertion est généralement considérée comme un parcours individuel : une personne doit
(re)conquérir un certain nombre de droits : logement, travail, etc. Dans ce schéma, l’acquisition
d’un travail est perçue comme la voie royale, même si l’on a pu maintes fois observer que plus le
processus est long, moins le résultat est bon… Il convient aujourd’hui de faire un bilan critique
des politiques qui ont mis en avant le retour à l’emploi comme stratégie unique de lutte contre
l’exclusion. S’il n’y a certes pas lieu de rejeter tout ce qui a été fait, la réflexion doit porter sur la
qualité des emplois qui ont été produits dans ce cadre.

La sacro-sainte insertion professionnelle ne suffit pas en soi et peut même être une impasse, dans
certains cas : à quoi sert une “insertion” dans un emploi dégradé en termes de droit et de
protection où aucun bénéfice personnel ne peut être escompté pour ses conditions de vie et sa
dignité ?

Plutôt que d’être posée en termes de parcours individuel, l’insertion sociale au sens large
gagnerait beaucoup à être pensée en tant que processus collectif, dans le cadre plus général des
logiques de développement. Elle devrait être conçue comme une dynamique qui lie les
compétences des personnes (exclues ou non), une réflexion sur les besoins (en particulier les
activités nouvelles créatrices d’emploi) et les utilités sociales locales. Le pluralisme des formes
d’insertion réside donc dans la capacité à réussir ce processus collectif. Alors, la “lutte contre
l’exclusion” pourrait se révéler être une formidable occasion d’innovation et de changement
social.

La lutte contre l’exclusion est un enjeu central de la société démocratique

On ne peut lutter contre l’exclusion sans la participation active des exclus et sans la
reconnaissance préalable de leur dignité en tant que membres à part entière d’une communauté de
citoyens. C’est une fondamentale question de Droit : l’égalité de chacun devant la règle. Or,
l’individualisation des parcours de (ré)insertion fragilise ce Droit, l’assujettisant à des
circonstances locales, à des logiques de contrepartie ou, tout simplement, à la loi de l’offre et de
la demande.

A rebours de cela, l’efficacité des actions de lutte contre l’exclusion suppose une participation
active des usagers et cette participation prend la forme d’une coproduction des actions entre
professionnels et usagers. Le travail d’insertion ne se réduit pas à une relation de service
ordinaire. Dans le chef des professionnels (et aussi des bénévoles), il y a tout un travail de
relation avec la “personne exclue” à construire en permanence : on ne propose pas à quelqu’un
une sorte de solution clé-sur-porte. Il faut satisfaire les besoins mais aussi les demandes. Les
programmes de lutte contre l’exclusion ne peuvent plus se concevoir comme prédéterminés mais
doivent être ouverts en fonction des projets de chacun, des évolutions, etc. Cela s’accompagne
d’une nécessaire évaluation permanente. En résumé, on ne peut travailler l’insertion que si l’on
considère la personne à aider comme citoyen(ne).

Le territoire local comme lieu privilégié de lutte contre la pauvreté

La quatrième et dernière base de réflexion concerne le cadre géographique du combat contre
l’exclusion sociale : le territoire local apparaît comme le lieu privilégié de la prévention et de la
lutte contre l’exclusion. Celles-ci ne peuvent se réaliser pleinement que dans les contextes locaux
et dans les interactions concrètes entre les personnes et dans leur environnement immédiat. Ce
point est d’ailleurs un des enseignements les plus précieux des comparaisons transnationales.
Du Nord au Sud de l’Europe, une politique sociale qui ne s’intéresserait qu’aux exclus est vouée
à l’échec car elle serait dans l’incapacité de recréer les liens sociaux (forcément inscrits dans la
proximité) qui permettent de sortir de l’exclusion. C’est d’abord au niveau local qu’il faut éviter
la genèse des processus d’exclusion puis l’individualisation des parcours de sortie. La lutte contre
l’exclusion concerne ainsi l’ensemble d’un milieu social : la politique en la matière doit donc
porter sur l’ensemble du “territoire”, défini en fonction d’aspects institutionnels mais aussi
pragmatiques (réalités économiques et sociologiques).

Ceci dit, s’il apparaît impératif de permettre l’émergence et le développement des initiatives –
individuelles et collectives – de terrain, il faut aussi articuler les politiques locales à des
politiques nationales et européennes car toutes les conditions de résolution des problèmes ne se
limitent évidemment pas au niveau local. Par exemple, dans un contexte d’inégalités entre les
territoires, il importe que des politiques de péréquation puissent restaurer les conditions de
l’égalité. C’est une autre manière de (re)créer la cohésion sociale.

Aboutissement & recommandations à usage européen

Le cheminement des analyses et confrontations pratiquées au départ des quatre thèmes évoqués
ci-dessus ont amené les auteurs de la recherche-action à reconsidérer la relation d’aide dans toute
sa complexité, en le resituant sous l’angle de la coproduction ( entre usagers, professionnels et
institutions). Celle-ci se révélant fondamentale, les auteurs ont alors formulé leurs
recommandations à partir de celle-ci et défini des conditions qui peuvent en favoriser le
développement: les mécanismes de la coopération transnationale, les rapports entre les politiques
locales et supra-nationales, l'esquisse d’une nouvelle économie.

La coopération transnationale

Quels enseignements peut-on tirer de la coopération transnationale ? Il faut au préalable se
donner le temps de (se) comprendre et de comprendre les systèmes d’insertion sociale propres à
chaque lieu et qui sont parfois très différents. Des groupes se sont donc réunis à plusieurs
reprises, initiant une véritable interactivité transnationale dont le bénéfice fut immédiat : plus les
choses circulent, plus elles avancent (pas besoin de recommencer ici les réflexions menées
ailleurs). L’échange des “bonnes pratiques” est évidemment un point central. Mais il faudrait
donner un cadre à cela, afin que les échanges d’expériences et de réflexions puissent perdurer. Ne
pourrait-on imaginer créer un deuxième et troisième cycles universitaires de travail social au
niveau européen ?

L’articulation des politiques locales au supra-national

Il faut créer les conditions pour développer l’initiative. Le territoire est important parce qu’il est
le lieu d’impact des politiques globales mais les politiques publiques en matière de lutte contre
l’exclusion sociale ne peuvent se résoudre à l’application stricte de programmes prédéterminés. Il
faut donc, y compris au niveau local, inclure dans la démarche des possibilités de réorientation en
fonction des événements et des résultats. On ne peut tout prévoir. Les programmes de lutte pour
l’insertion doivent donc rester ouverts et être l’objet d’une évaluation constante, quand la
politique est toujours en cours (et non quand tout est terminé !).

Pour une nouvelle économie

L’idée est de permettre, à côté de l’économie de marché (biens, services) et de l’économie
publique (équipements standard gratuits) l’émergence d’une “économie relationnelle” (où les
biens et services seraient de nature relationnelle : par exemple, s’occuper des enfants, des
malades, des personnes âgées, etc.).

Il conviendrait de donner un cadre légal aux initiatives de l’économie relationnelle dont la finalité
n’est pas de générer du profit ni de délivrer des produits standards. Cela mériterait en premier lieu
un statut propre, y compris pour les travailleurs de ce secteur, mais aussi des ressources
spécifiques combinant ressources publiques et ressources du marché. Les métiers de la relation
humaine nécessiteraient par ailleurs des qualifications adaptées.

Coproduire l’aide sociale constitue une véritable alternative

Au terme de cette année d’action-recherche transnationale, l’idée centrale qui a émergé est donc
celle de la coproduction. Toutes les expériences le prouvent : on ne pourra plus, à l’avenir,
combattre l’exclusion sociale sans associer étroitement les personnes à aider. Les implications de
ce nouvel impératif sont multiples et concernent tous les intervenants (travailleurs sociaux,
institutions d’aide, décideurs publics).

Les trois piliers de l’aide sociale telle qu’elle se pratique dans nos sociétés – à savoir : le système
d’assurance de la sécurité sociale, l’octroi d’un revenu financier minimum et les politiques
d’insertion socioprofessionnelle – reposent tous sur le principe de l’aide individuelle: par le
truchement d’une institution et du travailleur social, la sortie de l’exclusion est in fine organisée
au cas par cas, et cet état de fait constitue une rupture par rapport à l’histoire de la sécurité sociale
qui est celle de luttes collectives. Tout comme le chômage, l’aide sociale est désormais perçue
comme “un droit individuel acquis”. On en est donc arrivé à un système de consommation
individuelle des possibilités d’aide sociale qui montre à présent ses limites (échec des dispositifs
d’insertion pour les personnes considérées comme “inemployables”; interrogation sur la validité
du parcours d’insertion individualisé; etc.). Comment dépasser ce stade du “guichet de l’aide
sociale” et accéder à une authentique relation entre l’aidant et l’aidé, efficace et pleinement
respectueuse de chacun ?

Une histoire à écrire en commun

A coup sûr, il serait illusoire de se lancer dans la quête d’une “vérité” préexistant à la rencontre
entre l’intervenant et l’usager et sur laquelle se fonderait une collaboration. Par contre, ensemble,
ces deux acteurs du processus de tentative de sortie de l’exclusion vont pouvoir “écrire une
histoire” à partir de ce qui va leur être commun. C’est cela qui importe. Ensemble et dans
l’inévitable complexité des relations humaines et des contextes (sociaux, économiques,
institutionnels…), ils vont construire quelque chose.

Cette relation qui démarre pourra être un scénario coproduit, une véritable collaboration en vue
de quitter les affres de la pauvreté et de la marginalisation.

Ce parti pris qui implique la prise en compte de la parole de l’usager implique aussi d’accepter
des cheminements imprévus, des surprises et des risques d’échec mais aussi de créativité. Dans
pareil modèle participatif, la lutte contre l’exclusion n’est plus un processus issu d’une méthode
toute faite appliquée de facto mais un partenariat qui doit s’inscrire dans des contextes bien réels
de vie et dans des relations par nature subjectives entre les individus.

Comment va pouvoir se concrétiser cette dynamique participative? Par exemple, en répondant à
des besoins matériels : restaurant convivial, épicerie sociale, cafétéria, friperie, coopérative
alimentaire ont ainsi vu le jour. La participation des usagers met aussi en évidence un besoin de
reconnaissance (plus encore qu’un besoin d’emploi). Reconnaissance de leur histoire, de leur
vécu, de leurs potentialités. Enfin, la place des usagers dans ce mécanisme de coproduction de
l’aide sociale comporte en soi un pouvoir d’initiative qui amène à (re)devenir acteur de son
quotidien.

Cette pratique participative innovante ne touche pas que la personne aidée. Pour le travailleur
social, la coproduction induit absolument un nouveau type d’écoute. Il lui faut accepter la perte
des repères méthodologiques habituels pour rentrer dans ce qu’un tel processus a de
spécifiquement créatif… Pour les institutions, le défi est de passer de la logique d’autorisation
(O.K. pour tel projet…) à la négociation sur la mise en oeuvre d’une innovation “hors
programme”. Il importe donc de construire collectivement – usagers des services d’insertion,
travailleurs sociaux et institutions – une offre de service au fur et à mesure de l’action, avec les
risques que cela comporte. Ce n’est jamais très simple, eu égard notamment à la question de la
représentativité : qui parle au nom des exclus ? quel rôle tiendra l’intervenant social : animateur ?
organisateur ? participant ?

La coproduction bouleverse les habitudes

Coproduire l’aide sociale bouleverse les rapports entre les usagers d’une part, entre les usagers et
les travailleurs sociaux d’autre part. Entre les usagers : oser prendre la parole et proposer, c’est
aussi accepter la critique, voire l’opposition des autres à des projets auxquels on tient pourtant
beaucoup. Quant aux travailleurs sociaux, ils vont nécessairement se retrouver en tension entre
les attributs de leurs missions tels que définis par le système en place et la culture des “exclus”.
Enfin, les choix d’action et le processus de décision ne pourront être partagés que si l’institution
soutient cette dynamique de coproduction.

Cette dynamique bouleverse aussi le rapport à l’environnement plus ou moins immédiat parce
que les actions s’inscrivent prioritairement dans des contextes réels de vie. Par exemple, à
Charleroi, des femmes turques et marocaines portant le voile, mues par le besoin de suivre la
scolarité de leurs enfants, ont décidé de suivre des cours de français. Cela a impliqué – fait peu
accessoire – de côtoyer directement le coordonnateur (masculin) du projet… Etape importante
dans l’intégration ! Ensuite, elles ont pris part à un atelier “pâtisserie” où elles ont pu initier
d’autres personnes (belges ou européennes d’origine) à leur savoir-faire culinaire. Dans un
quartier, ce passage de la cohabitation passive à un véritable degré de “vivre ensemble” n’est-il
pas le meilleur antidote contre le racisme et la peur de l’autre ?

Effets multiples

La coproduction comme modèle de lutte contre l’exclusion peut revêtir diverses formes et
engendrer de multiples conséquences. A un niveau très immédiat, la coproduction peut même
n’être qu’un “prétexte” : ainsi, la partie de belote organisée par les participants au projet
“cafétéria” a un sens et permet de nouer des liens sociaux. Les usagers ont de cette manière
coproduit entre eux une réponse à un besoin, même si cette activité n’était pas prévue
institutionnellement!

La coproduction de services de solidarité (comme la friperie, la coopérative alimentaire, etc.) a
une influence positive – l’expérience le prouve – sur le parcours ultérieur d’insertion
socioprofessionnelle pour les usagers qui y participent. On constate aussi que la dynamique de
développement de liens avec l’extérieur prend toute sa place (organiser une visite collective
d’une ville, d’un musée est bien autre chose que participer simplement à une excursion !) et
stimule l’implication dans la formation ou une nouvelle approche du monde du travail.

La coproduction est bien sûr un mode de reconnaissance (“dans une relation de service, la
relation est plus importante que le service”) mais elle est encore une dynamique qui mobilise la
créativité, les ressources de chacun. Cela permet notamment la recherche de solution ou d’actions
alternatives à la panoplie des aides et services tout préparés (et parfois inadaptés).

Enfin, la coproduction peut aussi s’avérer un meilleur tremplin vers l’insertion
socioprofessionnelle que l’habituel “parcours du combattant” des filières classiques. Ensemble –
personne aidée et intervenant social – on recherchera un argumentaire qui définisse les atouts et
les obstacles par rapport à un objectif d’insertion socioprofessionnel; puis, on élaborera ensemble
les propositions de remédiation. Et cela, “à la vitesse de l’usager”. La personne devient donc
responsable de son projet et l’agent d’insertion est responsable de ses réponses. L’institution
chargée de définir le cadre de la politique d’insertion s’engage, elle, dans une prise de risque
fondée sur le mouvement volontaire de l’usager.

En résumé, la relation de coproduction se fonde sur la reconnaissance de la personne dans sa
globalité et son environnement, sur la crédibilité de sa parole et de son quotidien sous toutes ses
facettes, sur le pari de ses ressources potentielles et mobilisables.

Questions de compétences

Les bouleversements dans les pratiques que suppose le processus de coproduction obligent les
professionnels de l’action sociale et des organisations de travail à repenser leurs compétences et
leurs savoir-faire. Une gageure d’autant plus difficile à tenir que ce que les travailleurs sociaux
ont à dire, la société n’est pas souvent – euphémisme ! – disposée à l’écouter…

Ce que disent les professionnels de leurs façons de travailler se ramène le plus souvent à la
capacité de “faire des liens”. Cela consiste à pouvoir entrer dans une relation véritable avec la
personne en difficulté. A cet égard, on ne peut que souligner l’importance d’espaces collectifs
comme on en trouve désormais à Girona, à Charleroi et à Tourcoing. “Faire des liens” signifie
aussi bien connaître les ressources de son milieu d’action, jongler avec les possibilités des
réseaux, avoir une claire idée des échelons de décision (notamment politiques). C’est encore être
capable de relier les épreuves individuelles aux enjeux collectifs. Et c’est enfin pouvoir “régler” à
la fois la proximité et la distance avec la personne à aider : il y a danger d’être trop loin et danger
d’être trop proche… Pour qualifier leur mode d’action sur ce plan, c’est la notion
d’accompagnement qui est la plus fréquemment utilisée par les professionnels.

De nombreuses questions se posent aussi aux intervenants sociaux. En particulier, la question de
la fin de l’action : à quel moment reconnaît-on qu’une autonomie est acquise par une personne ou
un groupe et qu’il faut la (ou le) quitter ? La question de l’obligation d’insertion est également
prégnante : l’exigence de participation et de citoyenneté adressée aux exclus n’est-elle pas
exorbitante dans un temps où l’ensemble de la société a tendance à vivre replié sur les valeurs
privées, l’individualisme, en retrait de la vie publique ?

On le voit, la compétence à (re)faire des liens concerne aussi bien les valeurs, les conceptions
sous-jacentes de la justice sociale que les modèles d’action (comment procéder) ou les
connaissances (des personnes, des territoires, des gestes techniques, des arcanes institutionnels,
des niveaux de décision…). Le pari de la coproduction qui fait autant référence aux qualités
personnelles du travailleur social qu’à ses qualifications, à son expérience, à son savoir-faire ne
peut dès lors commander une simple juxtaposition de compétences individuelles mais doit
impliquer des complémentarités et des synergies efficaces.

Pour faire face à ce défi, il importe de consolider les qualifications professionnelles – souvent
méconnues ou mal perçues du grand public – en instaurant des espaces de discussion entre
professionnels (confrontation des expériences et des stratégies) et en renforçant les filières de
formation supérieure dans un contexte de transnationalité. Sur ce dernier point, la démarche de
comparaison entre Charleroi, Girona et Tourcoing a montré combien était enrichissante la
possibilité de se frotter à d’autres situations, à d’autres contextes, à d’autres approches. Mais sur
le plan plus strict des formations, tout indique aujourd’hui qu’il y aurait urgence à mettre en
oeuvre des études de deuxième et troisième cycles en travail social à l’échelon européen, sous la
forme d’un réseau interuniversitaire et de centres de formation. Des travailleurs sociaux déjà
diplômés auraient ainsi accès à un cursus supérieur comprenant une importante et bien utile
dimension internationale.

Nécessaire prise de risques

La relation de coproduction est en elle-même une situation de “prise de risque” puisqu'on s’écarte
du continuum rassurant (programmes, objectifs sur problèmes pré-ciblés, planning d’action,
outils et réponses prédéterminés) pour entrer dans une logique de recherche-action où tous les
chemins ne sont pas tracés d’avance. Cela implique la réévaluation permanente des hypothèses,
des modes et moyens d’action et des effets obtenus mais aussi que les politiques publiques contre
l’exclusion intègrent cet inédit facteur “risque” dans leur définition même.

On mesure immédiatement l’impact de cette indispensable prise en compte du risque si l’on
considère les temps d’actions. En effet, la coproduction de l’aide sociale telle que décrite cidessus
s’inscrit généralement dans le moyen et le long terme… et peut donc rencontrer des
problèmes de délai de subvention. Ne faudrait-il pas (faire) reconnaître l’action collective
participative comme un service permanent – ou en tout cas à long terme – et cesser de le
fragiliser par un système de subvention “au coup par coup” ? De manière plus large d’ailleurs,
l’usage des normes instituées devrait évoluer, voire pouvoir être transgressé (avec évaluation à la
clé, bien sûr) dans pareille approche innovante de l’aide sociale.

La “prise de risque” par l’institutionnel concerne aussi le travailleur social à qui échappe, la
plupart du temps, les clés des décisions et la maîtrise des exigences administratives et
bureaucratiques. Le travailleur social “réducteur d’écarts” se trouve lui-même soumis à des écarts
de plus en plus importants (écarts entre les nécessités de sa pratique et la gestion de la chose
publique par les instances). Ô paradoxe : un travailleur social peut lui-même se sentir exclu au
sein d’une institution ! Dans la majorité des politiques sociales, la distance entre le travailleur de
première ligne et les décideurs des politiques à suivre est composée de nombreux échelons
hiérarchiques intermédiaires, ce qui risque de multiplier les points de tension (parfois de
blocage).

Le management du travail social doit donc pouvoir aussi prendre le risque des confrontations, que
ce soit au niveau du débat collectif sur les résultats ou encore entre les niveaux de pouvoir (local
et supra-local).

 

Philippe Brau.

1. Journal officiel 19.6.199- Ligne budgétaireB3-4112.
2. Notamment dans le cadre du PIC Emploi-Integra, cette coopération a porté sur l’expérimentation “d’espaces
d’expression, de participation et d’échanges” en vue de promouvoir une citoyenneté “active” de publics précarisés et
une restauration du lien social.
3. L’article 60 § 7 de la loi organique des CPAS (1976): “Lorsqu’une personne doit justifier d’une période de travail
pour obtenir le bénéfice complet de certaines allocations sociales, le CPAS prend toute disposition de nature à lui
procurer un emploi et, le cas échéant, agit lui-même comme employeur pour la période visée”.
4. Ces chiffres sont issus d’un suivi statistique sur les cinq dernières années.

POUR SORTIR DE L’EXCLUSION.
PROGRAMME DU COLLOQUE 17 NOVEMBRE 2000
Allocutions d’ouverture
Christian Renard, Echevin de la Ville de Charleroi
Jean-Marie Berger, Secrétaire du CPAS de Charleroi
Etienne Jacques, Premier conseiller au CPAS de Charleroi
Présentations des actions locales
Philippe Rysman, Directeur du Centre communal d’action sociale de Tourcoing
Amadeu Mora, Chef de service pour les Affaires sociales à la Mairie de Girona
Serge Ferdin, Coordinateur du Centre de ressources pour l’intégration, CPAS de Charleroi
Témoignages
Le point de vue de personnes qui ont vécu l’exclusion sociale : Fernande Leens, Nadine Chique,
Patrick Lemaire
“Rapprocher l’économique et le social par une médiation dynamique sur l’emploi” : Antonio Del
Valle Lopez, Directeur de la MIREC
“Quand les dispositifs d’insertion viennent bousculer les pratiques de recrutement et d’intégration
des entreprises” : André Desurmont, Chef d’entreprise
“Modèle de Ville et cohésion sociale” : Pia Bosch, Mairie de Girona
Enjeux et recommandations
Michel Autes, Docteur en sociologie, chargé de recherche au FNRS
Interventions de
Gabrielle Clotuche, Directrice à la Direction générale Emploi et Affaires sociales à la
Commission européenne
Thierry Detienne, Ministre de l’Action sociale et de la santé de la Région wallonne
Conclusions et perspectives
Johan Subirats, Professeur à l’Université autonome de Barcelone

EXTRAITS DES ALLOCUTIONS PRONONCEES A
L'OCCASION DU COLLOQUE DU 17 NOVEMBRE 2000

Etre social actif devient une priorité communautaire

Ces derniers temps, la lutte en faveur de l’emploi et contre l’exclusion sociale a fait des progrès
dans l’agenda politique européen. Cette lutte n’est certes pas neuve mais elle bénéficie d’une
pleine reconnaissance depuis le Traité d’Amsterdam (1997, entrée en vigueur en mai 1999) et est
apparue comme une préoccupation majeure au Sommet de Lisbonne (mars 2000) où les chefs
d’Etats et de gouvernements se sont fixés un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir
: “devenir l’économie de référence au monde, capable d’une croissance durable accompagnée
d’une amélioration qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale”. Près d’un
Européen sur cinq (18%) ne dispose que de bas revenus et la proportion monterait à 26% si les
transferts sociaux n’existaient pas et à 40% en cas de suppression des pensions Le chômage
demeure bien sûr un facteur-clé de l’exclusion sociale mais on constate que le contexte de reprise
que nous connaissons actuellement ne résout pas seul les problèmes et ne garantit pas
automatiquement la sortie de la pauvreté.

La Commission européenne considère donc comme prioritaire la lutte contre l’exclusion et la
pauvreté, au même titre que la promotion de l’emploi. Ces objectifs constituent d’ailleurs un des
piliers de la politique sociale européenne des cinq prochaines années.

Le premier axe de cette politique concerne la définition de stratégies territoriales en faveur de
l’emploi. En effet, l’exploitation plus systématique des potentiels de développements locaux et la
pleine mobilisation des acteurs publics et privés à ce niveau sont des atouts primordiaux dans la
perspective d’un retour au plein emploi. Dans cette optique, tout un processus de consultation
sur le thème “Agir au niveau local pour l’emploi” s’est déroulé d’avril à octobre 2000 et des
séminaires se sont tenus dans différentes villes d’Europe. La Commission prépare aussi, pour
2001, un programme d’action et, par ailleurs, plus de 50 organismes ou associations dans les
pays membres oeuvrent aussi à des plans d’action locaux, au titre d’actions préparatoires.

Le deuxième axe implique ce que l’on appelle “une méthode ouverte de coordination”, c’est-àdire
un va-et-vient entre les Services de la Commission et les autorités nationales et locales. La
lutte contre l’exclusion relève, avant tout, de la compétence des Etats membres, des collectivités
locales, des partenaires sociaux et des O.N.G. Mais l’Union et la Commission en particulier
peuvent jouer un rôle de catalyseur et de soutien puissant. Dans ce cadre nouveau, quelques axes
forts émergent d’ores et déjà : promouvoir l’intégration sociale des personnes les plus exposées
au risque de pauvreté persistante en raison de leur handicap, de la faiblesse de leur formation
initiale ou de la situation défavorisée de leur territoire; favoriser l’accès et la participation de
tous à la vie économique et sociale; développer les politiques de prévention de l’exclusion
sociale.

A ce niveau, la Commission souhaite impulser et coordonner des collaborations entre les plans
nationaux. L’appui communautaire se marquera par un programme d’action en trois points :
d’abord, mieux comprendre l’exclusion (généralisation et uniformisation des indicateurs
statistiques); identifier et induire l’échange des bonnes pratiques; promouvoir le dialogue entre
tous les acteurs concernés (notamment ceux issus de la société civile).

Gabrielle Clotuche Directrice à la Direction générale Emploi et Affaires sociales à la
Commission européenne

Témoignages

“Ne plus être de simples assistés”

Patrick Lemaire a connu l’exclusion. Il témoigne de cicatrices ineffaçables : “Quand on retrouve
une vie à peu près équilibrée, dix ans ont passé !”. Patrick Lemaire insiste beaucoup sur “le
regard des autres”. De cette tragique expérience, il en tire, comme d’autres, la volonté d’être
acteur de sa propre vie: “nous ne voulons plus être de simples assistés”.

Du social actif via le fast-food !

Chef d’entreprise (fast food), André Desurmont mène à Tourcoing une expérience originale
d’insertion professionnelle de jeunes exclus, pour la plupart d’origine étrangère. La visée
marchande de l’entreprise reste bien sûr l’axiome de base mais à l’économique pur, A.
Desurmont a souhaité joindre une dimension sociale.

“Les premières difficultés ont surgi en interne: dans l’entreprise-même, des voix se sont élevées
contre l’arrivée de travailleurs ainsi stigmatisés. Ce n’est pas facile d’imposer l’altérité !
L’objectif poursuivi n’est pas d’offrir des emplois à long terme (la rotation est de toute façon la
règle) mais de permettre à quelques jeunes par une (ré)insertion par le travail de (re)mettre le
pied à l’étrier.” Passée la période de scepticisme et d’étonnement, du côté de la clientèle comme
du côté des partenaires dans le travail, l’expérience perdure… et la rentabilité de l’entreprise
n’en a pas été affectée pour autant.

“Au bas de l’échelle”

Comment vit-on quand on est minimexé? Fernande Geens a vécu “de l’intérieur” le parcours de
l’exclusion sociale. “On survit, dit-elle. On est fier quand on a payé le chauffage, l’électricité”,
ajoutant aussitôt : “Demander le minimex, c’est perdre sa dignité”. Sa dignité, Fernande Geens
affirme l’avoir retrouvée grâce à son irrépressible besoin de contacts qui l’a menée au “Passage
45” à Charleroi, un lieu de rencontre, de resocialisation. Elle y a créé un atelier de couture et
ambitionne aujourd’hui de monter une bibliothèque : “c’est important la culture”.
Même tension émotionnelle dans le témoignage de Nadine Chique : “Demander le minimex, c’est
demander l’aumône. On est au bas de l’échelle. C’est aussi mettre son intimité de côté car on est
amené à tout déballer”. C’est également en fréquentant le “Passage 45” que Nadine Chique a
pu “revenir à la vie”. Son projet : organiser des cours de danse pour les enfants du quartier.
C’est aujourd’hui chose fait eet le bonheur de l’une fait le bonheur des autres.

"Inventer sans cesse"

Perdre son emploi, c’est être privé de lien social en même temps que de ressources matérielles.
L’“employabilité” doit donc rester une négociation dans un contexte bien défini et ne pas
devenir – comme c’est trop souvent le cas – une sorte d’attribut de la personne. Néanmoins, pour
faire avancer les choses sur le terrain de la si importante (ré)insertion par l’emploi, la MIREC
(Mission régionale pour l’insertion et l’emploi de Charleroi) est allée dans les entreprises
(surtout les petites) pour dénicher d’éventuels postes de travail susceptibles d’être utiles à
l’employeur et de réintroduire dans le circuit du travail des personnes exclues mais
potentiellement aptes. Ensuite, le travail de la MIREC consiste à imaginer un montage (aides
financières, etc.) pour rendre possible la création du poste de travail. L’expérience est devenue
fréquente. On arrive ainsi à dédoubler certains métiers (l’électricien est accompagné d’une
personne qui réalisera pour lui les saignées) ou à en reconstituer d’autres (le paveur, métier
disparu, retrouve de nouvelles opportunités). Une autre piste consiste à accompagner, pendant
six à neuf mois, des personnes qui veulent créer leur emploi.

A. Del Valle Lopez, Directeur de la MIREC

La personne comme sujet

Aujourd’hui, on ne peut plus se contenter d’une stricte lecture des textes réglementaires des
années 70. La personne à aider ne peut plus être réduite à un élément que l’on déplace au gré
des contingences administratives; elle doit impérativement être considérée comme plein sujet,
acteur de son devenir.

Nombre d’intervenants sociaux, bien pénétrés du fait que l’insertion (ou réinsertion) sociale ne
peut plus se jouer uniquement sur l’intégration socio-professionnelle, ont pris conscience de ce
qu’il était nécessaire de modifier la logique de dépendance, de déresponsabilisation et
d’objectivation de la personne en situation de demande.

Tel Le C.P.A.S. de Charleroi en construisant son dispositif d’insertion en trois “espaces-temps”
(et maintenant en le revisitant) ou en s’inscrivant avec Liège comme promoteur du projet “Relais
social”. Le projet “Relais social”, qui vise à (re)tisser les liens entre les organismes sociaux et
les populations en complète rupture sociale, a eu le mérite d’en impliquer les bénéficiaires
directs dès sa conception : des budgets participatifs ont été débloqués pour travailler en ce sens.
Cela étant dit, il est clair que ce changement majeur dans l’approche de la personne à aider doit
être transposable et transposée dans d’autres réalités territoriales, qu’elles soient semi-urbaines
ou rurales. Peu à peu, cette démarche doit s’imposer dans le chef des intervenants sociosanitaires,
même si chaque professionnel de ce secteur – tout comme la personne en situation de
détresse – a des forces et des faiblesses avec lesquelles il faut compter.

En ce sens, la formation continuée des intervenants sociaux (du secteur public comme du monde
associatif) et la pratique de l’intervision doivent contribuer à assurer l’adéquation entre les
attentes nouvelles et les réponses à élaborer.

Respecter le bénéficiaire social comme acteur de son parcours d’insertion (avec une marge
d’autonomie des projets), mettre en réseau les différents intervenants, battre en brèche les
cloisonnements professionnels et institutionnels sont aujourd’hui les leviers essentiels pour une
approche préventive et pertinente de l’exclusion sociale.

Thierry Detienne, Ministre des Affaires sociales et de la Santé de la Région wallonne.