Extrait d’un article du dossier "Suicide adolescents & milieu scolaire" de l'Observatoire n°30/01©
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Comprendre pourquoi un adolescent tente-il de se suicider
Tout passage à l’acte, même bénin, révèle une intense souffrance, une impossibilité d’y faire face sans aide. Il existe toujours un risque élevé de récidive, puisque environ 1 fois sur 3, l’adolescent suicidant réitère sa tentative dans les 6 mois.
Au regard des chiffres cités plus haut, 25% des adolescents qui ont déjà pensé au suicide (adolescents “suicidaires”) risquent de passer à l’acte (adolescents “suicidants”): c’est assez dire que lorsqu’il exprime de telles idées, le jeune ne “frime” pas, ne fait pas semblant, ne manipule pas, ne fait pas de chantage.
Tout au contraire, il s’agit d’un adolescent qui, dans une impasse, ressent le besoin de s’en prendre à lui-même. Ce mode d’expression de sa souffrance psychique peut ne s’en tenir qu’aux idées de suicide, mais il risque parfois de culminer dans un geste suicidaire.
Le passage à l’acte suicidaire marque un palier toujours alarmant dans l’intensité de la souffrance et de l’appel à l’aide du jeune.
L’acte suicidaire représente une rupture profonde dans le fonctionnement de l’adolescent et la gravité des perturbations psychiques n’est pas, nécessairement, liée à la dangerosité de son geste: la prise de cinq cachets d’aspirine doit être considérée tout aussi sérieusement qu’une tentative médicalement plus grave!!
La tentative de suicide est un acte à valeur hautement relationnelle: elle confronte les adultes à leur capacité d’entendre la souffrance, le désespoir, l’impasse d’un adolescent qui manque d’autres moyens plus élaborer, pour exprimer de tels vécus.
La tentative de suicide de l’adolescent n’est véritablement ni un comportement, ni un symptôme de maladie. C’est un passage à l’acte qui marque avant tout l’échec du travail psychique rendu nécessaire par l’avènement de la puberté: un adolescent suicidaire n’est donc pas nécessairement “malade”.
Il n’y a pas de signification univoque au geste suicidaire d’un adolescent.
Qu’il s’agisse souvent d’un appel, d’une pression sur l’entourage, d’une fuite après un échec ou un conflit, son geste témoigne toujours d’un vécu dépressif, de profond désespoir et du sentiment de se trouver dans une impasse.
Le blocage résulte des difficultés que vit le jeune pour intégrer les bouleversements propres à l’adolescence.
On peut comprendre ces difficultés de plusieurs façons.
Une tentative de suicide à l’adolescence témoigne souvent d’une difficulté dans le processus d’individuation et d’autonomie à l’égard des parents.
La fragilité d’un adolescent confère aux personnes de l’entourage, un rôle de soutien tellement important que la moindre déception ou défaillance de leur part peuvent enclencher l’engrenage suicidaire (angoisse d’abandon).
Par contre, un trop grand rapprochement avec l’entourage, souvent vécu comme excitant et intrusif, peut avoir le même effet (angoisse d’intrusion).
Par un geste suicidaire, le jeune tente d’inverser la situation de dépendance, vécue comme intolérable, envers ses parents (angoisse de dépendance).
Ces différentes angoisses peuvent être à ce point intenses qu’elles menacent l’adolescent dans son identité. Plus le jeune est fragile, plus il se sent dépendant des adultes, plus il ressent son autonomie et son identité menacées. La fragilité du jeune dépend aussi toujours des évènements, des relations familiales et du développement dans l’enfance.
Tout se passe comme si l’adolescent fragile était soumis à deux pensées antinomiques: “Dès lors que je ne suis plus un enfant, je dois m’éloigner de mes parents pour qu’ils n’envahissent pas mes pensées et mes désirs...” / “Mais je suis trop fragile pour me passer de l’appui permanent de mes parents et ne peux donc pas m’éloigner d’eux...”. Il ressent cette situation comme une menace pour son identité et son autonomie
La tentative de suicide signe donc souvent l’aboutissement d’une situation paradoxale: l’adolescent doit activement mettre sa vie et son avenir en danger, afin de maintenir l’illusion qu’il va pouvoir s’approprier son histoire et son avenir sans l’aide de personne.
Par les conséquences psychiques (et parfois physiques) de sa tentative de suicide, l’adolescent suicidant mobilise sa famille et renforce sa dépendance envers elle. C’est souvent le sens inconscient de son geste suicidaire que de rassembler sa famille autour de lui, tout contradictoire qu’il soit avec son désir d’autonomie envers sa famille.
Il tente d’“exister d’avantage mort que vivant” (X. Pommereau).
L’adolescent suicidant est souvent confronté à des parents eux-mêmes fragiles qui s’appuient sur leur enfant pour apaiser leurs angoisses et leurs besoins psychiques. Lorsque l’adolescent tente alors de se différencier de ses parents et de penser à son propre développement, il peut en ressentir de la culpabilité et un conflit de loyauté. On constate souvent, dans ces familles, un manque de la fonction paternelle (qui permet à l’enfant de se séparer de sa mère). Ces situations s’accompagnent souvent d’une confusion des générations et parfois du fantasme d’éclatement de la famille si l’enfant, devenu adolescent, se différenciait par trop de ses parents.
Bien souvent, on constate que les parents demandent, de façon inconsciente ou explicite, que leur adolescent répare les attentes déçues et les blessures de leur histoire. Cette situation peut être vécue par le jeune comme un manque d’appui et une impasse, à un moment où précisément cet appui est nécessaire à son propre développement.
Il arrive, et plus fréquemment qu’on ne le pense, que l’adolescent suicidant ait été l’objet de violences physiques et/ou sexuelles au sein de sa famille, dans un contexte de secret, de silence, de loyauté et d’emprise, qui enferme (psychologiquement) l’adolescent au sein du clan familial.
D’autres secrets peuvent souvent concerner les origines de l’adolescent ou l’histoire des générations antérieures: secrets sur sa filiation, sur des suicides dans la famille, sur des adoptions non dites, sur des disparitions de membres de la famille, dont personne n’a le droit de parler, parfois depuis très longtemps.
Dans ce climat de secret et de tabou, l’adolescence d’un enfant met la famille en danger d’éclatement et de révélation des non-dits. Les parents vont alors tenter de garder une emprise très forte sur leur adolescent pour protéger la cohésion familiale cimentée par les secrets et les transgressions, au détriment du développement de leur enfant.
On peut alors penser qu’un geste suicidaire de l’adolescent est à la fois une tentative d’échapper à l’oppression familiale et à la culpabilité inévitable que cela suscite chez lui. Mais c’est aussi un geste bruyant et spectaculaire qui tente, enfin, de dire et de dénoncer des secrets et des non-dits familiaux (dont le sens et l’origine lui échappent souvent). Il ne peut donc dire ces secrets qu’en retournant la violence contre lui-même, en “libérant” sa famille de secrets par un “sacrifice”.
L’adolescent suicidaire ressent souvent l’envie de jouer avec l’idée de la mort. Il exprime ici encore son besoin urgent de maîtrise:
“Plutôt mourir activement par sa propre main que de subir passivement ses pulsions, ses désirs et sa dépendance aux parents. Ainsi, si l’adolescent n’a pas décidé de sa naissance, il peut au moins réparer cette blessure en décidant de mourir dans l’illusion de sa toute-puissance sur son corps et sa vie” (Ph. Jeammet).
La question se pose souvent de pouvoir appréhender la réalité du désir de mort chez l’adolescent suicidant. Celui-ci ressent à la fois un désir bien présent de mort, mais qui cependant cohabite souvent avec un déni tout-puissant de la réalité de la mort et des fantasmes de renaissance magique. Il défie le sort pour ne pas renoncer à l’idée d’immortalité propre à l’enfance. L’adolescent suicidant veut mettre sa vie en danger et simultanément se croire indestructible. Il préfère aussi se suicider activement que de subir le risque d’un “effondrement” dépressif. En cela, le geste suicidaire de l’adolescent est une défense (paradoxale) contre la dépression plutôt qu’une conséquence de la dépression!
“Quoiqu’il en soit, le geste suicidaire correspond toujours à un désir de “rupture absolue” dans la vie de l’adolescent. La tentative de suicide est autant l’expression d’un désir de vivre que celui de se détruire” (Ph. Jeammet)
La tentative suicidaire signe l’échec et le débordement, au moins momentané, des défenses psychologiques du jeune. Cet échec tient essentiellement à la difficulté, évoquée plus haut, qu’ont les adolescents fragiles à pouvoir se représenter dans leur continuité et leur identité, à s’inscrire dans la succession des générations de ses parents, tout en se reconnaissant une place et une identité propre: ce défaut d’organisation de l’image de soi est toujours lié à des carences et des perturbations bien antérieures à l’adolescence.
C’est dans l’enfance du futur adolescent que se sont mises en place les défenses psychologiques qui mènent à un éventuel geste suicidaire. Une trop grande souffrance psychique, une dépression “fondamentale”, liées aux premières expériences et aux premières relations perturbées de la vie de l’enfant sont toujours présents dans l’enfance des adolescents suicidaires. Ils ont souvent déjà montré des difficultés de comportements, d’apprentissage, d’agitation, de violence pendant l’enfance, à l’école primaire. Trop souvent, ces signes, qui témoignent d’une dépression grave, d’un vide intérieur chez l’enfant, n’ont pas été compris ni soignés à cette époque. Ces carences de l’enfant se révéleront à l’adolescence avec d’autant plus de violence.
Sur un terrain fragilisé dans l’enfance vient encore se greffer l’exigence de notre société actuelle d’être performant, compétitif, adapté, ce qui risque d’accroître chez le jeune la perte de l’estime de soi et les situations de dévalorisation.
De tels adolescents peuvent vivre un échec, scolaire ou autre, un conflit relationnel, une rupture sentimentale, une critique de ses parents comme une blessure insupportable, susceptible d’enclencher un cercle vicieux autodestructeur. Ainsi, ces adolescents semblent les moins intéressés et les moins impliqués par leur scolarité, et sont pourtant ceux qui sont les plus sensibles aux échecs répétés et au décrochage scolaire, malgré leur indifférence affichée. Leurs difficultés scolaires ne font que confirmer un vécu de dévalorisation, d’autant plus intensément qu’ils portent en eux des espoirs et des idéaux personnels souvent inaccessibles et grandioses.
Il peut arriver, après le suicide d’un adolescent, que d’autres jeunes de son groupe de classe ou de loisirs tentent également de se suicider.
Ce phénomène de “contagion”- appelé aussi “effet Werther” (Ph. Van Meerbeek) - montre l’effet de culpabilité et d’identification que peut provoquer le suicide d’un jeune sur ses proches, particulièrement ses “pairs”. Ceux-ci se demandent pourquoi ce n’est pas à eux qu’est arrivé ce drame, si c’est à cause d’eux que leur copain a disparu, s’il auraient pu l’aider à temps, etc...
C’est pourquoi il est important dans ces situations d’intervenir assez rapidement dans les classes ou les groupes, dont un des adolescents s’en est pris à lui même.
Il s’agit d’aider le groupe à exprimer ses sentiments - toujours ambivalents - (tristesse, remords, colère) envers le jeune suicidé. Cette aide est aussi souvent nécessaire pour l’adulte (enseignant, animateur) qui a en charge ce groupe traumatisé par le suicide d’un des leurs.
Denis Hirsch.
Psychiatre et psychothérapeute d’adolescents.
Centre de Santé mentale de l’ULB et
Centre de Guidance de la Ville de Bruxelles.