couverture du n°46 Extrait d'un article paru dans le Dossier de L’Observatoire n°36bis (HS n°4)/2006, "A propos des auteurs d'infractions à caractère sexuel. A l'interface Justice/Santé: le contrôle social de la contrainte à la réinsertion ©

 

La délinquance sexuelle, symbole du rejet de l'indisponible

Si l'idéal de protection de l'enfant ne date pas d'hier, le souci de le prémunir contre la maltraitance sexuelle est une priorité plutôt récente. Longtemps recouverte par un grand silence, la maltraitance des enfants n'est devenue une question publique qu'au cours de l'actuelle décennie. Faut-il y voir l'émergence d'un nouveau contentieux? L'historien nous apprend que dans les sociétés d'autrefois, plus violentes que les nôtres, coups, violences, abus sexuels et incestes aux formes multiples étaient fréquents. Mais dans des sociétés à fonction paternelle, ces manifestations se fondaient souvent dans un ordre familial privé que l'État répugnait à déstabiliser. Plus près de nous, il serait bien hasardeux de diagnostiquer un changement radical. Dans les années 1980 par exemple, c'est la toxicomanie qui alimente les chiffres de la délinquance enregistrée. C'est au «délinquant-toxicomane» que l'on s'intéresse à ce moment, c'est lui qui charrie les fantasmes du monde social et qui se pose en figure de la dangerosité dans le discours commun. C'est autour de lui que se mobilise la justice pénale à grand spectacle. On ne trouve guère de traces à ce moment du délinquant sexuel, ni dans les médias, ni dans les priorités des politiques criminelles. La maltraitance est-elle pour autant en veilleuse? Il est sans doute plus vrai qu'elle n'est pas encore dans l'air du temps. Bien réelle, connue des spécialistes, elle est seulement moins visible à nos yeux et moins perceptible à nos oreilles.

Pourquoi le voile s'est-il levé? Si l'on rejette l'hypothèse d'une brusque épidémie, il faut admettre que les temps ont changé et que c'est notre regard qui a bougé. La délinquance sexuelle n'a plus pour nous le sens qu'elle avait il y a dix ans. Qu'est-ce qui a changé? La société. Si, au delà de leur diversité, les actes que l'on amalgame par un effet de commodité dangereux derrière l'étiquette de «délinquance sexuelle» nous interpellent aujourd'hui à ce point, c'est qu'ils illustrent sans doute le passage à la limite insupportable de mutations en cours dans le monde social. Autrement dit, la délinquance sexuelle dans les années 1990 joue le rôle de révélateur photographique qui fut celui de la «toxicomanie» - autre abus de langage - dans les années 1980: l'inquiétude mêlée de fascination pour l'usage incontrôlé des drogues nous renvoyait aux mirages inquiétants d'une société de consommation privée proposant d'élever le rapport à l'objet et le rapport de soi à soi au rang de seul lien social. La délinquance sexuelle nous renvoie aujourd'hui «le masque grimaçant» de sociétés où c'est le principe même de l'indisponible ou de la limite qui est mis en question. Ce qui se joue derrière la délinquance sexuelle et ce qu'elle a mobilisé en Belgique, c'est aussi bien le désarroi que suscite la mutation de notre rapport à la norme dans un monde du «tout négocié» que la crainte d'un renversement des montages symboliques de la transmission des places formalisés par le droit depuis des siècles ou les effets déshumanisants d'une logique de «dérégulation» économique réduisant l'humain au rang de déchet. Comme le souligne justement Irène Théry, derrière «le pédophile en quête de prostitution enfantine, le pervers sexuel assassin, le père incestueux, trois figures de la honte et de la peur, qui subitement incarnent l'inhumanité», c'est notre humanité qui est questionnée ou notre difficulté, dans un monde désacralisé et dominé par les discours conjoints de la science et de l'économie, à penser les montages symboliques et les cadres concrets qui permettent à un sujet de se construire comme acteur social.

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Yves Cartuyvels, juriste et criminologue, chargé de cours aux Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles.

Contribution extraite de Marquet J., Bonmariage J., "Le bien de l'enfant. Entre normes relatives et exigence vitale", Collection des cahiers d'études de la famille et de la sexualité n° 22, Academia-Bruylant, Louvain-la-Neuve, 1998, pp. 12-24. Avec l'autorisation gracieuse de l'éditeur.