couverture du n°46 Extrait d'un article paru dans le dossier "Adolescence, repères et visibilité 1" de L’Observatoire n°42/2004 ©

Un modèle multidimensionnel pour notre type de société in Adolescence(s), adolescent(s)
Genèse et champ de concepts polysémiques

 
C’est à l’avènement de la société dite de consommation qu’il convient de rapporter la genèse de ce champ de l’adolescence, qui concerne des individus ne faisant pas partie de la population active, scolarisés en majorité, possédant une culture qui leur est propre, s’accordant sur des modes de consommation qui leur sont aussi propres, respectant des patrons spécifiques (“patterns”) de comportement, notamment sexuels, recourant à des sociolectes originaux.

L’adolescence et les adolescents sont des notions engendrées par la prospérité économique et la modification des liens sociétaux, débouchant sur l’individualisme, ou plutôt l’égotisme postmoderne. Le narcissisme souvent attribué aux adolescents n’est pas le seul produit d’états psychiques vécus sur le mode de la difficulté d’être. Il relève aussi de la fabrication d’individus en rupture de “grands récits” unificateurs et de grands desseins collectifs. L’instauration d’images-actions inspirées par le néo-libéralisme, incluant mondialisation et privatisation de ressources naguère socialisées, n’a fait qu’accentuer cette tendance historiquement repérable, et qu’il n’est pas permis de supposer unidimensionnelle ou éternelisable. Tout comme la “vieillesse” relève d’une définition sociale, renvoyant à une certaine construction collective au départ d’indicateurs de diverses natures, l’adolescence, fragment dominant de la jeunesse, n’est pas une “donnée” naturelle dont la dimension biologique serait l’unique déterminant. Celle-ci n’est qu’un indicateur parmi d’autres, et ce sont les divers groupes qui composent la collectivité qui le modulent en fonction d’autres indicateurs, arbitraires aux yeux de l’Histoire, et qu’il serait déplacé de naturaliser.

Le modèle qui sera proposé - et qui rappelons-le est valable à l’heure actuelle uniquement pour les sociétés nanties urbanisées de type occidental, où prévalent mode de gestion démocratique et économie de marché, et, dans une certaine mesure, pour les couches dirigeantes des sociétés autres que séduit le type social occidental - est multidimensionnel. Et encore, dans les sociétés de ce type, certaines fractions ne s’alignent-elles pas sur lui, ou seulement de manière incomplète, notamment celles qui sont issues de l’immigration. Ce modèle, du reste, doit être entendu comme ce que Max WEBER, l’un des pères fondateurs de la sociologie, appelle un idéal-type, obtenu “en accentuant unilatéralement un ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multitude de phénomènes donnés isolément, diffus et discrets, que l’on trouve tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroit pas du tout, qu’on ordonne selon les précédents points de vue choisis unilatéralement, pour former un tableau de pensée homogène”5. Il ne s’agit donc pas d’un idéal “moral ou esthétique, mais bien d’une construction dans l’idée” (“idéel”), qui sert d’étalon de comparaison de relevés empiriques. Le modèle proposé n’est pas normatif, mais bien interprétatif. Cette précaution ne me semble pas superflue.

L’adolescence, en tant que catégorie bio-sociale, englobe des individus ayant entre dix et vingt-cinq ans environ, caractérisés par un certain mode d’activité, un certain mode de consommation, un certain mode de rapport à l’argent, un certain mode de sexualité. Les activités dominantes tournent autour de l’école et ce qui lui est relié. C’est dans l’école que se constituent les bandes de jeunes (“groupes de pairs”) au sein desquelles s’élaborent les horizons de signification qui eux-mêmes déterminent les images-actions spécifiques de cette catégorie d’individus. Ces horizons sont évidemment tributaires de lignes de force culturelles repérables au niveau de la société globale. D’un groupe de pairs à l’autre, ces lignes de force ne se déclinent généralement pas de manières fort variées. Mais, à côté de la famille et souvent en opposition à sa propre déclinaison culturelle, le groupe de pairs représente bien par excellence le sociotope des adolescents. Soulignons que la plupart du temps, ces sociotopes ne sont pas mixtes, même s’il existe, à certaines occasions, des possibilités de rencontre, voire de fusion. Lorsque l’âge avance, la formation de couples viendra compromettre la survie des sociotopes, qui seront alors contraints de voir se réduire le nombre de leurs membres ou de revoir leur composition.

Claude Javeau
Professeur de sociologie. Université Libre de Bruxelles.

 

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