Article paru dans le dossier "Adolescence, repères et visibilité 1" de L’Observatoire n°42/2004 ©
Grossesses adolescentes
En mai dernier, le Service Droits des Jeunes et l’Ecole des Parents et des Educateurs organisaient une journée d’études sur le thème “Mineures enceintes, mineurs dans l’attente...”, un thème interpellant pour bon nombre d’intervenants du secteur psychomédicosocial puisqu’ils étaient plus de 300 à participer à cette journée.1
En guise d’intro
Depuis quelques années déjà, le Service Droits de jeunes se sentait interpellé par cette problématique particulière qui semble en expansion, les grossesses adolescentes. Souhaitant mieux comprendre la problématique dans son ensemble et aider au mieux les jeunes qui atterrissent chez eux avec cette situation qui les dépasse, le Service a fait appel à un partenaire, l’Ecole des Parents et des Educateurs.
Ensemble, ils ont ensuite imaginé et construit cette journée, en abordant le médical, le juridique, le psychologique et l'anthropologique, axes travaillés au préalable, pendant une année, en ateliers animés par Pierre Rousseau, (gynécologue), Jean-François Servais (juriste), Reine Vander Linden (psychologue) et Pascale Jamoulle (anthropologue).
Journée préparée de longue date donc et programme dense avec des orateurs venant d’horizons différents mais aussi des témoignages de jeunes qui ont apporté leurs éclairages, leurs perceptions, leurs vécus.
Le ton et les questions
Luisa Di Felice, Directrice du Service Droit de Jeunes de Charleroi et Mons, et Bernard Demuysère, Directeur de l’Ecole des Parents et des Educateurs, d’emblée, ont donné le ton.
Le nombre de mineures enceintes semble en augmentation mais est-ce seulement ce nombre qui dérange ? Comment ces adolescentes vivent-elles ces situations ? Qu’en pensent leurs compagnons ? Comment sont perçus ces (trop) jeunes parents ? Comment sont-ils aidés ?
En proie à des émotions contradictoires : le bonheur et la peur, la fierté et la honte, ces jeunes, ados encore, se sentent désemparés par ce qui leur arrive mais plus encore par les réactions que leur situation suscite. Trop, pas assez, rarement soutenantes. On les juge, on se détourne, “on nous laisse comme ça”, on les malmène, on les jette, on leur fait la morale… “Tu pouvais pas réfléchir avant !” comme s’il était possible de revenir en arrière. On leur dit tout et n’importe quoi. On leur prédit un avenir zéro, pourri d’avance “Ta vie est fichue !”, “Tu vas en faire un malheureux !”. Enfin, on les abreuve de conseils qui partent dans tous les sens et qui les paument plus encore.
Et si on changeait cela ?
La question est posée par Jacques Fierens, Professeur de philosophe aux FUNDP de Namur et Directeur du Centre Droits fondamentaux et lien social.
“Si plutôt que de les accabler, on se demandait pourquoi. Pourquoi ces grossesses alors que l’accès à la contraception est devenu facile ? Pourquoi ces choix de garder l’enfant alors que l’avortement est légalement permis ? N’est-ce pas un appel, un signe pour dire la réalité de quantité de jeunes d’aujourd’hui, mal dans la vie, mal dans la société ? Si, par cet acte si valorisé, si beau, si idylliquement présenté dans les pubs qui font rimer bonheur et couches culottes, ils tentaient désespérément de donner un sens à une vie qui leur semble si vide, si creuse, sans repères…” Et Jacques Fierens de poser la question de savoir si ce sens est perçu, entendu, accepté par les intervenants. “Permettent-ils à ces jeunes que leur réalité soit dite ?”
Des idées toutes faites à la réalité
Myriam Sommer, Directrice du Service recherche et stratégie de l’ONE, présente l’étude qui a été réalisée par son service sur base des statistiques disponibles, de témoignages et de quelques enquêtes ponctuelles menées par des équipes de terrain. Celle-ci met en exergue un certain nombre d’éléments intéressants qui ne corroborent pas nécessairement les impressions ou ressentis quant à ce phénomène.
“Premièrement, il n’y a pas eu d’augmentation massive du nombre de mères adolescentes ces dernières années, en Belgique. Par contre, le nombre d’IVG pratiqués chez des adolescentes est en hausse.
Deuxièmement, les mères adolescentes font de beaux bébés. Certes, on constate un suivi prénatal plus tardif, plus irrégulier, davantage de tabagisme et moins d’allaitement, mais dans l’ensemble, le jeune âge de la mère ne présente pas de risques majeurs pour la santé de l’enfant.
Troisièmement, ces grossesses sont rarement accidentelles. Sur base des éléments à disposition, il apparaît en effet que ces grossesses ne sont généralement pas dues à un manque d’information quant aux moyens de contraception. Ces adolescentes connaissaient les risques sans peut-être les mesurer réellement mais elles savaient. Par ailleurs, dans 60 % des cas, elles vivaient déjà en couple et cette dimension est à ne pas négliger - quand bien même ces couples nous apparaissent extrêmement fragiles.” Et Myriam Sommer de dénoncer que, trop souvent, très peu de place est accordée au père dans les structures d’aide.
Il en ressort que, quatrièmement, le désir de grossesse existe souvent, parfois de manière confuse, et sans anticipation réelle des conséquences, et difficultés. “C’est en effet ce qu’affirme la sociologue Charlotte Le Van2, qui distingue cinq profils ou situations.
Il y a les grossesses Rites d’initiation où le désir d’être enceinte est plus fort que le désir réel d’enfant. Elles sont le fait d’adolescentes qui, généralement, cumulent les conduites à risques. La grossesse est une manière de mettre au défi le compagnon. Ce sont souvent des jeunes filles qui appartiennent à des milieux défavorisés. La plupart de ces grossesses n’aboutissent pas.
Il y a les grossesses SOS. Elles sont désirées, voulues par l’adolescente qui, par ce geste, lancent surtout un appel au secours à ses parents. Les adolescentes qui appartiennent à ce profil ont souvent en commun une histoire familiale perturbée. Elles se rencontrent dans tous les milieux. La plupart se font avorter.
Il y a les grossesses Insertion. Elles sont désirées et même programmées. Ce sont des adolescentes qui sont issues de familles nombreuses, traditionnalistes. Elles vivent déjà en couple. Le compagnon est présent, il s’implique dans la grossesse. Avoir un enfant représente pour ces jeunes l’acquisition d’un statut valorisé.
Il y a les grossesses Identité. Désirées également mais pas nécessairement programmées, elles sont le fait d’adolescentes qui désirent acquérir une identité sociale valorisante, celui d’être mère comme les précédentes à la différence que celles-ci proviennent souvent d’un milieu où les femmes se débrouillent seules et où l’image des hommes est particulièrement négative.
Il y a enfin les grossesses accidentelles : les seules à être non désirées dont l’issue ne sera pas nécessairement l’IVG.”
En conclusion, Myriam Sommer insiste sur les trois éléments suivants : le désir est souvent présent et il y a très souvent un lien entre ce désir et l’histoire familiale de l’adolescente; il n’y pas au départ de situation pathologique mais plutôt une vulnérabilité assez révélatrice des difficultés de vie des adolescents dans notre société d’aujourd’hui. “D’où notre sentiment que la grossesse, la maternité peuvent être vues par certaines comme un réponse à un mal être, un vide, un manque de reconnaissance, un manque d’amour, une accumulation d’échecs ou de déceptions... Aussi, plutôt que de juger, condamner, il faut entourer, soutenir ces parentalités précoces. De manière individuelle bien sûr, mais également de façon culturelle”.
IVG ou pas IVG ?
Marianne Koszulap, médecin, et Laurence Gennard, accueillante, travaillent au Collectif contraception de Charleroi où elles accueillent des adolescentes candidates à l’IVG... Leur priorité est de donner à ces jeunes filles, souvent aux abois, un espace de parole où elles pourront dire, se dire, réfléchir à leur décision. “Elles arrivent chez nous en état de crise, un état que nous essayons de mettre à profit pour provoquer une réflexion qui va bien au-delà du moment présent. Comment pourrais-je me définir ? Suis-je satisfaite de ma relation avec mon copain ou compagnon ? Comment sont mes rapports avec mes parents ? Comment est-ce que j’envisage mon avenir ? Et finalement, qu’est-ce que je veux, moi ? Cette réflexion, qui les remue souvent beaucoup, a pour objectif de leur permettre de prendre les distances nécessaires pour mûrir leur décision... et ne pas adhérer à celle du plus fort. Nous les rassurons aussi : l’adolescente doit savoir que, quelle que soit sa décision, l’équipe sera là pour la soutenir et l’entendre.”
Mineur et maman en Belgique et ailleurs
Christine Kirkpatrick, gynécologue obstétricienne, évoque, parmi d’autres, le cas de deux adolescentes qui ont accouché à l’Hôpital Erasme où elle pratique. Sciemment, elle a choisi de rapporter ces deux situations très différentes l’une de l’autre de manière à rappeler combien l’histoire de chacune est personnelle, avant de proposer quelques constats généraux à propos des mères adolescentes.
“Selon une récente étude de l’Unicef3, le nombre de mères adolescentes est de l’ordre de 4 % pour des pays comme la Belgique ou la France, de 12 à 14 % pour la Hongrie ou la République slovaque, le Royaume-Uni ou la Nouvelle-Zélande, et de 22 % pour les USA qui détiennent le record absolu. Les dernières statistiques montrent cependant que, partout, ces chiffres sont à la baisse (surtout aux USA) sauf au Royaume-Uni où il continue à progresser.
Si on examine le risque de grossesses adolescentes, tous pays confondus, on constate qu’il augmente avec des facteurs tels que la pauvreté, le manque d’espoir, l’instabilité, les comportements à risque, la mauvaise estime de soi, la précocité des relations sexuelles, la connotation positive de la grossesse et la récurrence de grossesses adolescentes dans la famille.
Si on tente maintenant de repérer les caractéristiques communes de ces mères adolescentes, on constate que 50 % d’entre elles se retrouvent enceintes dans les six mois qui suivent les premiers rapports et qu’elles étaient près de 80 % à ne pas ou à mal utiliser un moyen contraceptif. Par ailleurs, la plupart avaient des difficultés à l’école, voire étaient en décrochage (principalement si elles vivaient en couple). Chez ces adolescentes, on sait aussi qu’il y a souvent davantage de consommation de drogue (avec généralement un arrêt durant la gestation) et qu’elles ont connu et connaissent davantage de violence dans leur vie, l’un et l’autre allant de pair; Généralement, elles manquent de confiance en elles, elles n’ont pas de projet, elles ont peu ou pas de soutien et d’aide. Près de la moitié souffrent de dépression. Ce seront souvent des mères punitives et des enfants turbulents qui ont des difficultés scolaires.
Quant aux partenaires, ados comme elles ou adultes, ils ont généralement un faible bagage scolaire et peu de revenus. Très souvent, ils consomment des substances psychotropes et ils ont eu, au moins une fois, des ennuis avec la justice. Mais surtout, quand l’enfant paraît, ils disparaissent ou ils ne se soucient de rien et continuent à vivre comme avant. Si certains semblent se stabiliser et s’impliquer davantage, cela ne dure pas : dans 75 % des cas, les couples finissent par se séparer et l’intérêt des pères pour leur enfant par diminuer. Quelques cas démontrent que, pourtant, si les relations avec le père sont bonnes, la mère et l’enfant évoluent mieux.
Les complications médicales liées à la grossesse telles que tension artérielle élevée, pré-éclampsie, disproportions foeto-pelviennes, césarienne, dépression, mortalité néo-natale, prématurité sont plus fréquemment observés que pour la moyenne des femmes. Cependant elles sont davantage attribuables aux conditions environnementales (psychologiques, sociales, économiques, éducationnelles…) qu’à l’âge de la mère. La preuve en est que les complications médicales arrivent souvent pour le deuxième enfant, quand la mère n’est plus nécessairement une adolescente mais que ses conditions socio-économiques, par contre, se sont encore détériorées.
Le devenir des enfants de ces mères adolescentes dépend de plusieurs facteurs mais leur bien-être immédiat dépend en premier lieu de la capacité de leur mère à devenir une “bonne ménagère” et à leur prodiguer les soins adéquats. L’aspect relationnel est évidemment important mais en lien : cela dépend notamment de la capacité de la mère à renoncer à une partie de ses préoccupations d’adolescente. Des troubles de l’attachement peuvent survenir si la mère prend trop de place ou si elle se sent “mauvaise”. Les risques de maltraitance existent, cependant surtout quand naît le deuxième enfant et que, de nouveau, la situation de vie ne s’est pas améliorée.”
Pour conclure, Christine Kirkpatrick propose quelques recommandations.
“Pour aider ces mamans à évoluer positivement, il faut intensifier les suivis anté-nataux, post-partum et post-nataux.
Pour réduire le nombre de grossesses, il faut agir de manière plurielle. Multiplier l’information sur la contraception en suffit pas. Aux USA pour diminuer le taux de grossesses de près 100 à 50 pour 1000, ils ont mis en place un programme éducationnel “Abstinence only”, ils ont amélioré l’accès à la contraception, imaginé des animations avec des jeux de rôles pour apprendre aux jeunes filles à dire non et les motiver à se forger un autre projet que celui de devenir mère. Tout n’est sans doute pas à retenir mais il y a peut-être des idées à puiser.”
Grossesse et école
Mireille françois, Proviseur à l’Athénée royal de Rixensart, témoigne de son expérience sur la question du temps où elle enseignait dans une école à discriminations positives de la région bruxelloise, une école essentiellement fréquentée par une population maghrébine assez défavorisée du point de vue intellectuel.
“Dans cette école, nous avons connu et aidé quatre jeunes femmes à terminer leurs études tout en menant à bien leur grossesse.
Toutes les quatre étaient majeures, belges mais d’origine magrébine. Elles avaient été mariées durant l’été avec un homme plus âgé vivant toujours au pays dans le but de le faire venir en Belgique. Il s’agissait donc de mariages arrangés mais de mariages malgré tout qui légitimaient la grossesse et “empêchaient la honte”.
Toutes les quatre devaient accoucher durant la période d’examens et savaient ne pas pouvoir compter, à ce niveau, sur le soutien de leurs familles. Or, ces quatre élèves tenaient, quant à elles, à terminer leurs études car, pour elles, l’instruction mène à l’émancipation, ce qu’elles visent sinon pour elles, pour leurs descendantes. D’où ma décision avec quelques collègues de les aider.
La première étape a été de signer avec elles une chartre où étaient notés ce que nous attendions d’elles et ce qu’elles pouvaient attendre de nous. Nous avons par exemple été d’accord pour tenir secrètes certaines absences dues à la grossesse, à la tenue du ménage ou au fait qu’elles ne pouvaient quitter le domicile conjugal quand le mari était présent, à la condition qu’elles suivent des cours de rattrapage sur les temps de midi, les mercredis après-midi, etc. De même, il n’était pas question qu’elles échappent aux contrôles que nous leur faisions passer un après ou un avant leurs condisciples suivant le moment où tombaient leurs absences. Ce ne fut pas simple ! Il a fallu s’assurer de la compréhension, du soutien et de la discrétion du reste de la classe, comme de celles de différents professeurs. Par ailleurs, nous ne voulions pas que cela devienne une procédure courante puisque nous étions amenés à “tricher” pour satisfaire aux contenus légaux et donc à agir sans le soutien de la direction...
Aujourd’hui avec le recul, je pense toujours que nous avons eu raison d’agir de la sorte.
Je terminerai en précisant que je suis actuellement directrice d’une école aisée du Brabant wallon et que si, dans ce contexte, je ne reçois plus les confidences de jeunes filles enceintes et désemparées, il me revient les histoires et déboires d’autres, enceintes et également désemparées qui se font avorter.” Onze cas connus. Autre facette d’une même réalité.
Luc Dewaele, Directeur à l’Institut du Sacré coeur de Nivelles, apporte également un témoignage où pointe la nécessité d’agir, de soutenir ces jeunes filles quand bien même c’est pédagogiquement inconfortable et humainement prenant.
En conclusion
Pour terminer, Nicole Mulkay, Conseillère de l’Aide à la Jeunesse et Christelle Jadot, Déléguée de prévention générale, (SAJ Marche) ont présenté les transversaux d’une enquête qu’elles ont menée auprès de jeunes femmes ayant eu leur premier enfant durant leur adolescence.
“Ces adolescentes rêvaient de fonder une famille, de réussir là où leurs propres parents avaient échoué, de s’échapper, d'accéder au statut d’adulte. Elles ont délibérément arrêter la pilule. Toutes avaient ce besoin impérieux de prolonger le couple qu’elles venaient à peine de créer. Elles se sentaient mâtures, prêtes. Les pères, d’une façon ou d’autre, les ont quittées. Elles n’ont aucun regret et rejettent en bloc l’idée que cet enfant ait gâché leur jeunesse.”
Colette Leclercq.
1. Les actes de cette journée seront très bientôt disponibles. Renseignements à l’EPE 02/ 733 95 50 epebelgique@swing.be.
2. Charlotte LE VAN, Les grossesses à l’adolescence : normes sociales, réalités vécues, Paris, L’Harmattan, 1998
3. www.unicef-icdc.org/publications/pdf/repcard3e.pdf