| Page 1 |
Article extrait du dossier Adolescence repères et visibilité (2) - Observatoire n° 43 /04
La culture de la rue : une adolescence en cité
Je suis ethnographe. Je fais des enquêtes de terrain avec la population. J'observe, je rapporte, j'analyse... les vécus, les modes de vie des gens. S'en dégage une lecture particulière de ce qui est en train de se jouer. Je travaille principalement dans le Hainaut, dans les cités de la région de Mons, La Louvière, Charleroi. Au départ, je me suis surtout intéressée aux toxicomanies puis j'ai élargi mes recherches aux conduites à risque, la drogue, en étant une parmi d'autres. C'est une approche plus riche et moins stigmatisante car tout le monde est amené dans sa vie, à un moment ou un autre, à prendre des risques. L'objectif étant que le jeune parvienne à réguler ses prises de risque de manière à éviter l'escalade. En tant qu'ethnographe, je m'intéresse à ce que l'on appelle les trois "L". Aux lieux où vivent les gens, pour commencer, avec toute la mémoire collective qu'ils sédimentent et les codes sociaux qui y sont en vigueur. Ensuite, à leurs logiques, comment ils donnent sens à leurs conduites. Et enfin à leurs langages, aux mots qu'ils utilisent pour nommer le monde, à leurs métaphores. C'est assez révélateur. Par exemple, dans la cité, quand on entend dire d'un gamin : "il est malin, psychologue, le gars !", ça ne veut pas dire qu'il a une bonne capacité d'introspection mais qu'il est doué pour la vente, qu'il arrive à bien manipuler l'autre pour tenter d'en tirer le maximum de bénéfices. Les mondes des uns et des autres ne sont pas pareils et la manière de les nommer non plus. Il faut être attentif à cela si l'on veut bien comprendre l'autre. Aujourd'hui, de nombreux adultes ne savent plus du tout comment ça fonctionne chez les jeunes, quelles sont les normes et les valeurs qui comptent à leurs yeux. La capacité de partager des choses les uns avec les autres, de se comprendre devient dès lors également de plus en plus étroite. Mon travail a aussi cette finalité de recréer du lien. Au niveau méthodologique, j'ajouterai que je tire mes informations des observations et des contacts que j'ai avec les jeunes mais aussi des récits de vie que je réalise avec eux et d'autres habitants des cités, récits qui donnent à voir des trajectoires a posteriori.
Le quartier
Les principaux lieux de socialisation des jeunes sont assez classiquement : la famille, le quartier, l'école. Or, ces dernières années, ces lieux ont subi d'énormes transformations qui n'ont évidemment pas été sans conséquences. Prenons le quartier pour commencer. La plupart des cités de la région ont été construites autour des usines et des charbonnages. L'architecture était assez fonctionnaliste. Il y avait les hauts blocs pour les travailleurs qui vivaient seuls, les petites maisons pour les familles, les blocs des veuves - la mortalité masculine était particulièrement élevée à cette époque où les accidents de travail était nombreux - et d'autres blocs encore pour les retraités. Vous remarquerez que dès le départ, les solidarités entre générations étaient brisées et les habitants, classés, étiquetés. Puis les mines ont fermé, la sidérurgie a réduit ses effectifs, le travail a commencé à manquer et ces cités ouvrières sont devenues des cités sociales avec un nombre croissant puis majoritaire d'habitants qui, ne travaillant pas ou plus, y vivaient de manière permanente, sans coupures ou presque. Or ces lieux ne se prêtaient guère à une vie en communauté : manque de place, d'intimité, bruits, odeurs... Peu à peu, habiter dans ces cités est devenu de plus en plus stressant mais aussi de plus en plus stigmatisant. Ceux qui y vivent aujourd'hui sont des allocataires sociaux, des chômeurs, des minimexés... vus comme des "bons à rien", des "profiteurs". Ceux qui trouvent du travail s'empressent de quitter la cité et ce n'est pas qu'une question de loyer qui augmente, c'est aussi une question de réputation qu'on veut fuir. Certes, toutes les cités ne se rassemblent pas, certaines sont plus "mal vues" que d'autres, tout comme d'ailleurs, au sein d'une même cité, certains blocs. Par exemple, dans une cité où je travaille actuellement, il y a le bloc Z, le bloc de la racaille, celui où on case tous ceux dont on ne veut plus ailleurs. Cela produit des distinctions et de la disqualification sociale supplémentaire. Ceux qui habitent les autres blocs désignent les résidents du Z, signalant au passage qu'ils "n'en sont pas là" il y a plus précaire, plus "ouf", plus stigmatisé qu'eux.
La culture de la rue
Je vous raconte tout cela pour vous faire mieux comprendre dans quel lieu, dans quel contexte se passe une adolescence en cité. Ce n'est pas anodin, loin de là ! Depuis leur enfance, ils portent ces stigmates, cette honte d'habiter la cité ou, pire, le bloc Z de la cité Machin. Et là, les jeunes en ont marre, ils n'en plus envie d'accepter de se faire humilier comme cela. Qui le voudrait d'ailleurs ? Ce n'est pas humain de démarrer dans la vie avec un destin tout tracé, une réputation de "paumé" ! Alors que font-ils ? Ils inversent le stigmate, ils roulent des mécaniques et ils disent : "je suis du bloc Z", "je suis de la cité Machin" et ils portent ces marques comme des étendards, des bannières sous lesquelles se rassembler pour être plus forts. Ils forment des bandes, avec leurs codes et leurs lois, et s'approprient, parfois par la force, ce qu'ils n'ont pas eu au départ. Vous me direz que tous ne suivent pas ce chemin. Je vous répondrai qu'effectivement, face aux violences sociales, on observe différentes réactions, comme c'est d'ailleurs le cas pour toute forme de violences. Il y a ceux qui résistent, les résilients, qui trouvent des ressources pour s'en sortir. Il y a ceux qui entrent dans un processus de victimisation et puis ceux qui s'identifient à l'agresseur et répondent à la violence par la violence. Pour ceux-là, se mettre en bande permet de devenir plus fort mais aussi de se protéger, de grandir, de se socialiser. "Socialiser" ne signifiant pas acquérir les "bonnes" valeurs, mais participer à la culture d'un groupe, acquérir des codes de conduite, des pratiques sociales, économiques, symboliques (le tags, la tchatche1) qui permettent de faire partie d'un monde social, d'évoluer, de progresser, d'avancer dans la vie. Ils apprennent "les choses de la vie" en fréquentant" la bande, à "l'école de la rue" comme ils disent.
La famille
La famille a subi d'importantes transformations avec la chute du patriarcat, l'émancipation des femmes, l'importance des divorces... Ce qui a notamment eu pour conséquence, une précarisation croissante d'un certain nombre d'individus, les femmes avec enfants principalement, qui sont aujourd'hui prioritaires pour l'octroi des logements sociaux et donc majoritaires dans ce type d'habitation. On a ainsi créé sans le vouloir vraiment des cités de familles monoparentales où les pères sont particulièrement sous représentés. Dans la cité dans laquelle je travaille, il n'y a plus que deux pères d'adolescents par bloc ! Toutes les mères n'arrivent pas à être "le père et la mère à la fois". Il arrive alors qu'à l'intérieur de ces familles, des relations trop serrées, trop proches se nouent entre la mère et, souvent, un des garçons aînés. Ces "petits hommes de la maison" prennent une place qui ne leur revient pas. Quand les limites ne sont pas posées à leurs désir de toute puissance, ils veulent imposer leurs propres lois, à leurs mères et leur entourage proche pour commencer, puis à la cité. 1 Certes, toutes les familles monoparentales ne sont pas à mettre dans le même panier, certaines s'en sortent parfaitement. Mais les gosses que je croise dans mes enquêtes qui portent, je le rappelle, sur les conduites à risque, proviennent souvent de familles où les mères qui élèvent seules leurs enfants sont dépassées. On ne peut certainement pas leur jeter la pierre, elles vivent des situations difficiles, précarisées socialement et économiquement. On sent aussi dans les récits de vie que je réalise avec eux combien, chez ces jeunes, ces pères, "disparus du décor" sont importants ou plutôt combien leur absence compte 2 . Dans ces familles, il y a aussi les grandes soeurs, ces "Antigones" des temps modernes qui prennent sur leurs épaules tout ce qu'elles peuvent pour tenter de sauver la famille. Elles sont tellement obsédées par leur mission de sauvetage qu'elles en viennent parfois à s'oublier comme sujets. Certaines s'automutilent, deviennent dépressives, parce qu'elles ne trouvent pas leur place, elles non plus. On a donc affaire dans ces cités à des familles monoparentales et matricentrées où les rôles de chacun sont perturbés et les relations souvent crispées. Mais ces évolutions sont plus attribuables à ce qui se vit, se trame à un niveau social, collectif qu'à un niveau individuel ou même familial. 3
L'économie de la rue
Il est important de savoir que l'économie de la rue existe depuis longtemps dans notre région. Dans les cités ouvrières, les gens se donnaient des petits coups de mains : on réparait la voiture du voisin qui tapissait chez un autre qui vendait lui-même des tartes dans le quartier, etc. Chacun bricolait ou vendait quelque chose, bref trouvait son petit système pour assurer les fins de mois. Et puis avec la précarisation grandissante, cette économie s'est étendue principalement dans les nouvelles citées, créées à l'écart de tout et à plusieurs kilomètres de toute grande surface commerciale. Cette économie, on l'appelle souterraine, je préfère informelle. Dans "souterraine", il y a quelque chose de péjoratif qui me dérange. Savoir se débrouiller n'a en soi rien de négatif et puis c'est une économie de proximité, qui rapproche les gens, crée des liens.
Donc aujourd'hui comme hier, dans ces cités, on se débrouille pour boucler les fins de mois, on vend de tout. Aux portes, sur les places, au pied des blocs... Partout. Evidemment, il faut être plus prudent, plus méfiant que par le passé. Un voisin jaloux ou qui fait de l'excès de zèle peut toujours vous "balancer". Si on veut garder ses alloc - et comment faire sans ? -, il vaut mieux s'éloigner, étendre son champ d'action... La came, c'en est une, et comme elle est prohibée, sa vente est d'autant plus intéressante, rentable s'entend. La came au sens large, c'est-à-dire : les médicaments, l'alcool, le haschich et tout le reste. Ce ne sont pas les jeunes des cités qui sont à l'origine de ces trafics, les réseaux existaient et existeraient sans eux... Ils s'y sont simplement engouffrés. Pour eux, vendre de la came, c'est d'abord un business qui rapporte et permet de sortir de leur trou, de la cité où ils ne sont rien pour devenir quelqu'un, se faire un nom. Ce sont des vendeurs très organisés, très fortich' en calcul mental, avec une mémoire phénoménale : ils ont tous les crédits en tête. Cela n'a rien de chaotique. C'est du sérieux et il faut avoir la "tchatche", les compétences pour y faire. Ils disent : "ça marche à l'instinct" mais en les observant, en parlant avec eux, on découvre très vite que l'instinct ne suffit pas. Une série de choses ont nécessairement dû être apprises sur le tas...
L'école de la rue
L'économie de rue trouve aussi ses origines dans le monde ouvrier où "on fait son apprentissage en regardant les grands faire". C'est aussi pourquoi l'école les déçoit, ils ont l'impression d'y perdre leur temps ou que ce n'est pas pour eux. Ils disent : "nous, on est bon pour la pratique, pas pour la théorie". A "l'école de la rue", tous les apprentissages servent. Ils sont directement utiles et souvent entourés d'un certain rituel, ce qui leur confère plus de prix encore. Par exemple, un gamin me racontait avec fierté son premier "bronxage". Il habite le bloc Z dont je parlais tout à l'heure, rebaptisé par les jeunes le "Bronx". Un "bronxage" est une bagarre ritualisée qui permet aux plus jeunes de se faire un nom. Avant, ils sont seulement les "petits" ou "la relève". Dans un "bronxage", tous les coups ne sont pas permis : les grands roulent des journaux en rouleaux très serrés et frappent les petits mais ils ne peuvent pas "faire pisser le sang"; tandis que les petits doivent faire preuve de courage, montrer leurs capacités à se maîtriser tant sur le plan physique que sur le plan mental (tenir, ne pas s'enfuir, ne pas chialer) mais aussi leur connaissance des codes de la cité (ils peuvent se défendre en frappant les catégories de jeunes les moins bien cotés dans les réseaux). Le jeune qui m'a raconté cette histoire a reçu son nom après un bronxage : on l'a appelé Don Quichotte. Pour préserver son anonymat, je lui ai demandé comment je pouvais "traduire" son nouveau nom dans le récit qu'on écrivait ensemble et comme il me disait : "j'sais pas", je lui ai proposé "Zorro". Le jeune s'est mis à rire et m'a répondu : "Je crois que t'as pas très bien compris. "Don" c'est parce que je suis espagnol et "Qui shoote", c'est parce que j'étais bon en défense ". Tout cela pour vous dire combien l'écart entre notre monde et celui dans lequel ils vivent et se construisent sont éloignés.
Dans leur monde, il s'agit de ne pas "se squatter l'encéphale" comme ils disent, ce qui signifie : se prendre la tête, être en contact avec sa vie intérieure, il s'agit au contraire d'être sans arrêt dans le mouvement. Ils sont tout le temps occupés ces mômes-là. Ils vont à l'école, et puis ils vont vendre ceci et puis faire cela. Ils vivent en accéléré. Ils apprécient aussi le vertige, le frisson et les défis qui les obligent à dominer la peur. La peur de prendre une drogue dangereuse, de passer une frontière, de commettre un vol, de marcher le long d'une poutrelle à 50 mètres de haut... Les risques et la consommation de drogues sont évidemment mêlés. Mais ils ne prennent pas tous ces risques juste pour jouer à se faire peur. Prendre des risques remplit des fonctions de distinction dans leur mode vie : ils permettent de montrer aux autres qu'on est cap', qu'on a la "maîtrise". Les risques qu'ils ont pris sont les trophées de leur capital guerrier. Ils veulent maîtriser les risques, les relations, les affects.... La maîtrise est leur maître-mot ! Ce qu'ils cherchent, c'est pas la marginalité, c'est "faire de la thune" et à 18 ans, "se légaliser", prendre place dans la société. Ça c'est leur idéal mais pour y arriver, ils doivent garder le contrôle... D'ailleurs, plus tard, disent-ils, il y a les "légalisés" et les "grillés", ceux qui ne maîtrisent plus rien, ni les risques, ni la came, ni les modes de vie de la rue. Ce sont en fait ceux qui ne supportent plus : la rue, la violence et tout ce qui va avec. Alors, soit ils prennent de plus en plus de dopes et ils sont de plus en plus "ravagés", "pétés", "morts, quoi !", "ils comatent". Soit ils prennent de plus en plus de risques, par exemple, ils emmènent des flics dans le quartier, et transgressent de plus en plus loin l'ordre social. Soit encore, ils ont des conduites, je dirais, de plus en plus hédonistes, où il n'y a plus que le plaisir qui compte, les filles, etc. et leurs affaires périclitent. On comprend dés lors mieux en quoi la prévention par la réduction des risques peut faire écho chez eux. C'est un message qu'ils intègrent, il est en phase avec leur monde, leurs valeurs.
La "tatche" et l'omerta
Dans leur monde, il n'y a pas beaucoup de place pour les sentiments, les émotions. Ils veulent se montrer "durs". Leur demander : "raconte-moi ce qui ne va pas ?", "de quoi t'as peur ?", etc., c'est vraiment aux antipodes de cette vie de la rue qu'ils connaissent. Ce qu'ils ont appris, c'est au contraire à "pas se lâcher", et ce n'est sans doute pas toujours évidemment, il y a un stress intérieur permanent. C'est ce en quoi aussi, la rue est si dure et, c'est ce pourquoi aussi, parfois, ils prennent des drogues, pour "tenir". Dans ce monde-là, il faut aussi jouer franc-jeu, "pas faire d'embrouilles". On vous pose une question, vous avez trente secondes pour répondre. Plus, cela paraît suspect. Quand j'arrive dans une cité, je suis toujours stressée parce que je sais que dans la "tchatche", cela va être très rapide et que je serai jugée très vite. Il faut vraiment avoir le sens de la répartie. Quand on a compris cela, on comprend mieux aussi pourquoi ils ne se montrent pas très "coopératifs" quand on les convoque dans nos bureaux et qu'on les invite à parler. D'abord, ils trouvent qu'on embrouille tout et ils ne comprennent pas où on veut en venir. Ensuite, comme je l'ai dit, ils évaluent vite notre incapacité à tchatcher avec eux. Nous voulons qu'ils nous parlent de leur intimité mais ils n'ont pas l'habitude d'exprimer leurs sentiments. Et puis il y a encore l'omerta qui est une forme de solidarité. Si on partage la même galère, le même vécu, on "se comprend". Il y a une grande pudeur, une énorme pudeur chez eux. Que ce soit sur les autres jeunes ou sur les parents, "y a rien à dire". Les jeunes disent : "vous êtes les deuxièmes classes du Titanic et nous on, est les troisièmes...". Ça situe ! Pour ces jeunes, l'Etat ne veut pas le bien commun, "c'est toujours les petits qui payent". Ils ne voient rien changer dans leur quotidien, leurs conditions de vie sont toujours les mêmes, leur réputation aussi donc tout ce qu'on raconte à la télé, dans les journaux sur les actions, les programmes d'aide en faveur des jeunes, des gens en difficultés, ils y croient "que dalle". Ils ont donc peu à peu développé une espèce d'hostilité de proximité par rapport à tous les représentants de l'Etat, tous ceux qui sont du côté des "gros" ou même du côté des "deuxièmes classes".
Le rapport homme-femme
Dans ces blocs très territorialisés, il se crée aussi des lieux typiquement masculins (les halls, les parkings) où les femmes ne sont pas toujours admises, du moins pas à certaines heures. Mais dans certaines cités, ce quadrillage en territoires, lié à l'économie de la rue, a aussi pour conséquence que chaque bande considère que tout ce qui est sur son territoire est sous son autorité, leur appartient. Donc les filles aussi. Et quand l'une ou l'autre a la mauvaise idée d'aller voir ailleurs, de sortir avec un gars qui n'est pas du coin, elle est punie. Si elle ne veulent pas subir de violence, les filles de la cité ont donc tout intérêt à se tenir à carreau, rester chez elles et se couler dans les rôles très traditionnels de la femme. Celles qui sont les plus à l'abri mais qui sont aussi les plus tenues bénéficient d'un large réseau de protection. N'imaginez pas, dans ce réseau, des professionnels de l'aide ou des policiers car, elles aussi, partagent cette méfiance, cette hostilité à l'égard de tout ce qui est officiel. Elles mobilisent leurs réseaux de proximité. Elles ont un frère, un cousin... qui font partie d'une bande et elles se voient ainsi mises sous la protection du réseau auquel ils appartiennent. Certains gamins rentrent d'ailleurs dans les bandes avec d'abord cette motivation : protéger les femmes de leur famille. Et puis il y a les autres. Les gamines qui ont bien intériorisé la libéralisation et l'égalité des rapports entre les sexes et qui veulent prendre leur place dans la société et dans les réseaux pour commencer. Comme on dit dans les cités, elles veulent "faire le garçon" et ce n'est pas non plus vraiment apprécié. Dans cet univers très masculin, la femme n'a pas sa place. J'ai parfois l'impression que c'est un peu comme si c'était le chant du cygne du patriarcat qui se rejouait en rue. Ce n'est pas pour rien qu'à 16-17 ans, certaines choisissent d'avoir un enfant toutes seules. Elles se font "jeter" mais elle sont libérées. Et puis, elles ont grandi dans un famille sans père alors pourquoi s'encombrer d'un homme qui n'amène que des problèmes. Le sort de ces filles m'inquiète, je pense qu'il est urgent de penser des stratégies de prévention et d'éducation auprès des jeunes de cité qui pourraient permettent d'agir sur ces rapports conflictuels entre les sexes.
Une piste pour les aider
Pour ces jeunes (hommes donc), la débrouille, c'est essayer de rétablir l'asymétrie sociale, c'est prendre un peu de pouvoir, c'est se donner une chance d'avoir une certaine position dans la société. Il faut bien garder cela en tête si on veut les comprendre. Ainsi ce sont des gamins qui sont dans une idéologie très néo-libérale, une économie duelle. Il n'y a pas de tiers, d'arbitres, d'adultes, d'Etat pour mettre la loi, tempérer, établir un juste équilibre. Ceux qui arrivent, qui grimpent à la bourse de l'économie de la rue, ce sont les plus forts et tant pis pour les autres. L'économie de la rue, c'est la seule à laquelle ils ont accès, alors ils en usent avec ce qu'elle comporte de violence mais elle n'est qu'un moyen, qu'une étape vers autre chose. Ce dont ils rêvent, c'est de s'installer à leur compte, devenir indépendant avec pignon sur rue. Certains y arrivent dans des villes comme Charleroi où l'économie illégale prend de plus en plus de place dans différents secteurs. Je connais, par exemple, un gars qui a commencé par vendre du shit et qui, maintenant, vend des maisons. Il a 32 ans, il est agent immobilier et il vient juste de se légaliser : il a son numéro d'entreprise. C'est une idée à creuser : développer des micros crédits pour aider ces gosses à réaliser leurs rêves, valider ce qu'ils ont appris dans l'économie de la rue pour leur permettre de passer à l'économie légale. Pascale Jamoulle. Interv. au Colloque "Adolescence...". Texte de C. Leclercq 1. La tchatche est une forme de joute oratoire, à rebondissements, un jeu d'esprit et d'adresse, où les réparties s'envoient avec légèreté, comme des volants, ou avec vigueur comme des balles de ping pong, jamais plus lourd. La tchatche est malicieuse, moqueuse; elle se joue sur le fil du langage. Si elle devient blessante, elle est interprétée comme un affront, et elle échoue. Elle risque alors de donner lieu à des affrontements et des menaces qui peuvent vite devenir violents. Dans les quartiers où j'ai travaillé, la tchatche est un art. C'est aussi une pratique sociale, une mise en scène publique, qui peut durer des heures, où chacun se moque de l'autre ou d'un tiers, tour à tour, dans un jeu symbolique et cathartique qui neutralise la violence. Un bon tchatcheur a la répartie rapide, il est direct, il dit des choses fines et complexes, dans le langage et les références humoristiques propres à ses interlocuteurs. 2. Maintenant que je travaille avec des pères, je dois dire que je comprends beaucoup mieux leurs points de vue mais ce n'est pas, à proprement parler, le sujet qui nous occupe aujourd'hui, donc, je ne m'étendrai pas là dessus. 3. A noter que ces évolutions ne sont pas non plus le fruit d'une politique concertée entre les sociétés d'habitations sociales même si elles se retrouvent un peu partout; elles sont plutôt l'aboutissement d'ajustements successifs dont on n'a pas toujours mesuré la portée, le cumul des effets.