couverture du n°45 Article extrait du dossier "L'enfant-roi: victime ou tyran? " de l’Observatoire n°45/2005 ©

Enfant-roi et divorce.  
La séparation des parents n’est qu’un élément parmi d’autres  
Questions à Hannelore Schrod, Docteur en sociologie et thérapeute familiale à l’AIGS et au CFTF (Liège), à propos de l’enfant-roi et des situations de divorce ou de séparation des parents.

Peut-on dire que certaines situations, certains contextes de vie, comme par exemple la séparation des parents, favorisent l’émergence d’enfant-roi ?

L’enfant-roi n’est jamais le fait d’une situation ou d’un contexte en particulier. Il est le résultat d’un processus où plusieurs éléments entrent en jeu et interagissent. La séparation des parents n’est qu’un élément parmi d’autres. Tous les enfants dont les parents se sont séparés ne sont d’ailleurs pas des enfants-roi ! Loin s’en faut.

Il est donc plus juste de dire que l’enfant-roi apparaît quand il y a surinvestissement de l’enfant et que ce surinvestissement peut notamment avoir pour origine la séparation ou le divorce de ses parents mais cela pourrait aussi être tout autre chose comme une maladie grave survenue durant ses premiers mois de vie, une histoire familiale particulière pour l’un des deux parents, etc.

Cela étant dit, quand il y a séparation des parents, il arrive que, peu à peu, dans la nouvelle constellation familiale qui en résulte, l’enfant soit amené à prendre la place du partenaire manquant et à se sentir concerné par tout ce qui, en principe, est du domaine de la génération de ses parents. Sans en avoir tout à fait conscience, ni lui, ni ses parents, il «se range» ainsi du côté de celui qui lui semble le plus fragile, le plus souffrant.

Il y a aussi les enfants qui voyagent d’un parent à un autre, qui ressentent la culpabilité qui existe, de part et d’autre, et qui l’utilisent pour obtenir des privilèges: retarder l’heure d’aller au lit, augmenter le temps de télévision, se faire offrir un nouveau vélo, un petit quelque chose chaque fois qu’ils accompagnent pour les courses... Les parents se justifient en disant: «je ne vais quand même pas le punir, lui refuser ce plaisir, l’envoyer au lit de si bonne heure, alors que je le vois si peu».

En fait, moins le conflit conjugal est réglé entre les parents, plus il y a une sorte de flou qui risque d’être utilisé par le ou les enfant(s).

Ainsi, il arrive que la séparation n’apaise en rien les tensions que, du contraire, les parents vont s’enfermer dans une sorte d’escalade autour de la parentalité. Ce sera à qui sera le meilleur parent. Ce qui signifie parfois: ce sera à qui offrira le plus et frustrera le moins. «Il lui a acheté une télévision le mois passé, je lui achète un ordinateur cette semaine». Ils se rejoignent dans une sorte de compétition ou bien ils s’éloignent de plus en plus, se comprennent de moins en moins, trouvant toujours à redire sur la manière dont l’autre s’occupe de l’enfant. «Elle le gâte trop», «il fait tous ces caprices» ou «il est toujours après lui», «elle n’est jamais contente de ce qu’il fait», etc. S’ensuit un déséquilibre dont l’enfant saura profiter «Il préfère aller chez son père parce que là, il reçoit des cadeaux, on ne l’oblige pas à faire ses devoirs» et une redistribution des rôles parfois très insatisfaisante: «C’est toujours pour moi le ‘sale boulot’: les limites, les punitions...», «J’en ai marre de passer pour la mauvaise !»

Mais derrière ces escalades, ces incompréhensions, il y a toujours une terrible peur: la peur de ne plus être aimé, d’être désinvesti de l’enfant, peur qu’il préfère l’autre, peur de vivre une nouvelle séparation.

Les parents se sentent terriblement coupables du bouleversement de vie qu’ils infligent à leur enfant du fait de leur séparation. Ils acceptent tout tant ils se sentent incapables, tant ils trouvent injuste, d’ajouter à cette souffrance première, dans laquelle ils se débattent eux-mêmes encore, d’autres chagrins, d’autres manques. «Je peux lui offrir ça après tout ce qu’elle a vécu», «Il est déjà tellement malheureux de ne plus nous voir ensemble».

A cause de cette culpabilisation, ils compensent, tentent de faire oublier, achètent des cadeaux, ferment les yeux, disent oui tout de suite ou dès que l’enfant pleure, fait une colère, boude... Ils sont aussi très peu structurés ou structurants. Ils n’imposent rien: on mange, on programme la journée, le coucher en fonction des désirs de l’enfant. C’est lui qui décide, c’est lui qui a le pouvoir.

Quand le, les parent(s) retrouve(nt) un compagnon, une compagne, comment cela se passe-t-il ?

De nouveau, chaque situation, diffère. Cela dépend de ce que les adultes font de ces nouvelles constellations et de comment ils peuvent être attentifs à ce que quelque chose d’équitable se passe au niveau relationnel.

Parfois, l’enfant va accueillir cet autre avec de l’appréhension, voire de l’hostilité, puisqu’il risque de lui voler sa place royale, de détourner les faveurs de celui qui a fait de lui un roi.

Parfois, il l’accueille avec un véritable soulagement. «Ouf, ma mère va enfin me lâcher les baskets !». C’est surtout vrai pour les enfants plus âgés, les ados qui aspirent à plus d’autonomie et de liberté. L’arrivée de ce tiers, qui vient s’immiscer entre lui et son parent, lui permet de se rendre compte qu’il étouffait, qu’il était prisonnier d’une relation trop intime, trop invasive. Evidemment, ce n’est pas parce qu’il l’accueille avec soulagement qu’il va nécessairement l’accueillir à bras ouverts, surtout si cet autre tente de remettre des limites.

L’arrivée du tiers bouleverse une constellation donnée et oblige ses membres à revoir la place qu’ils occupaient au sein de celle-ci. Des tensions peuvent naître entre le parent et son nouveau conjoint surtout si celui-ci entend lutter contre une position d’enfant-roi bien établie. De nouvelles souffrances peuvent aussi apparaître, notamment chez cet autre qui se sent rejeté par l’enfant-roi qu’il «combat» mais dont il voudrait aussi se faire aimer.

Il arrive aussi que, de par cette recomposition, l’enfant-roi perde sa place d’enfant unique et se retrouve à devoir composer avec les enfants du nouveau conjoint. Ce sont des bouleversements qui ne sont pas toujours faciles à vivre mais ils peuvent aussi être très riches en termes d’évolution personnelle.

Il y a, de prime abord et du point de vue de l’enfant, beaucoup d’avantages à être un enfant-roi mais qu’en est-il réellement ?

Un enfant surinvesti perd pas mal de liberté: il a constamment son père ou sa mère sur le dos et, dans le cas d’une séparation, s’il est amené à occuper la place du partenaire, de l’adulte manquant, il est également privé des préoccupations de son âge.

Ne pas pouvoir être un enfant est finalement le prix qu’il a à payer pour occuper sa position privilégiée.

Ne pas rencontrer de limites engendre également des angoisses importantes chez l’enfant comme d’ailleurs le fait qu’il sente sur ses épaules cette énorme responsabilité de devoir rendre son parent à nouveau heureux.

Ces angoisses peuvent se traduire par différents symptômes comme des troubles du sommeil, des difficultés de concentration à l’école, de l’agressivité, des colères, des maux de ventre...

L’enfant-roi peut aussi connaître des difficultés dans ses relations avec les autres et, en particulier, avec ses pairs. Il a tellement l’habitude d’occuper la première place, d’être considéré comme le plus beau, le plus fort qu’il a du mal à imaginer que d’autres puissent rivaliser, le détrôner. De même, il n’a pas l’habitude de partager, d’attendre son tour, de justifier ses choix, de se soumettre à des contraintes, des règlements d’équipe... Un enfant-roi est parfois bien seul.

Peut-on dire que les enfants du divorce passent, connaissent tous une période d’enfant-roi?

Non pas tout. La séparation est un moment de fragilisation dans un parcours de vie qui peut donner lieu, pendant un certain temps, à un surinvestissement de l’enfant. Mais ce surinvestissement ne va pas nécessairement aboutir à l’émergence d’un abominable petit tyran impossible à tenir. Cela dépend de beaucoup de choses; pour commencer de la manière dont le père et la mère conçoivent la famille et la place que chacun doit occuper au sein de celle-ci, et aussi de comment l’ex-conjoint reste respecté en tant que parent.

Quels parents seront ces enfants-rois ?

Tout est possible. Certains seront peut-être plus permissifs, d’autres seront au contraire plus rigides. Mais comme pour n’importe quelles autres situations, rien n’indique que leur expérience d’enfant conditionnera leur manière d’élever leurs propres enfants. Ce n’est pas si simple. Tant de choses influencent notre façon d’être et nos représentations de la famille, des relations parents-enfants, du bonheur... On ne fait pas un enfant tout seul, l’autre a aussi son modèle, ses références, ses conceptions et la rencontre permet de créer ensemble quelque chose de différent avec de l’ancien et du nouveau.

Quand, avec quelles demandes les parents viennent-ils consulter ?

Ils font rarement la démarche ensemble. C’est soit l’un, soit l’autre.

Certains consultent parce qu’ils sont ou se sentent obligés. Les «envoyeurs» sont le centre PMS, le service de l’Aide à la jeunesse, le médecin de famille, l’école, les grands-parents...

D'autres consultent spontanément parce que le comportement de leur enfant les inquiète, ils se sentent dépassés, ils ne savent plus comment faire pour arrêter ses colères. D’autres encore parce qu’ils craignent ou sont persuadés que l’enfant est malheureux quand il va chez l’autre: «Vous savez, il ne comprend pas notre enfant», «il lui passe tous ses caprices» ou au contraire, «elle est beaucoup trop sévère !».

Mais généralement, ce sont des individus en souffrance et ce qu’ils souhaitent, c’est que cette souffrance diminue, disparaisse mais bien sûr, en ne changeant rien du tout à leur manière d’être, de vivre, de voir les choses. Ce qu’ils veulent, attendent en fait, c’est que l’autre ou les autres changent mais plus difficilement eux-mêmes !

Comment aider ces parents ?

Il faut d’abord bien analyser la demande: qui est à l’origine ?, quelle est la plainte ?, qu'attend-on de ces séances ? Si les personnes ne sont pas un tout petit peu demandeuses, si elles viennent juste pour faire plaisir à l’envoyeur, cela ne sert à rien. Il faut donc s’attacher à travailler la demande tout en proposant une thérapie individuelle pour l’enfant qui est lui aussi en souffrance.

S’attacher à la demande, c’est s’intéresser à la relation entre l’enfant et son parent. J’essaie de voir en quoi le parent peut être en difficultés à mettre des limites et en quoi cela rejoint son histoire avec son ex-conjoint, son histoire personnelle, ce qui fait modèle chez lui ou chez elle.

Il faut, dans tous les cas, tenter de faire parler les parents de cette peur dont nous parlions tout à l’heure. Peur de perdre l’amour de leur enfant, peur de perdre l’enfant tout court si celui-ci décidait tout à coup de rester chez l’autre. Et cette peur est d’autant plus grande que les conflits demeurent importants. Je ne parle pas des conflits conjugaux, d’homme à femme et de femme à homme, qui sont ou ne sont pas résolus, mais des conflits de parent à parent.

Tant que l’un des parents doute, remet en cause continuellement la capacité de l’autre à être parent, il ne peut y avoir de dialogue et cette situation rend impossible la mise en oeuvre d’une collaboration parentale minimale et nécessaire pour aplanir les différents et permettre à chacun, et à l’enfant en particulier, de retrouver une place, un équilibre dans la nouvelle constellation familiale.

Ce qui a souvent manqué, fait défaut dans ces constellations où règne un enfant-roi, c’est la fonction du tiers, celui qui sépare, qui dit «maman n’est pas qu’à toi». Il arrive d’ailleurs assez fréquemment que ce soit à l’occasion de l’arrivée d’un tiers - le nouveau compagnon de maman ou la nouvelle compagne de papa, un demi-frère ou une demi-soeur - qu’une aide soit demandée. C’est un moment où tout le monde souffre à nouveau, où on se sent fragile mais en même temps, il y a comme une bouffée d’air frais.

Le thérapeute peut-il jouer le rôle du tiers ?

Le thérapeute ne peut pas lui-même jouer ce rôle mais bien plutôt, je dirais, la relation thérapie, le fait qu’il y ait thérapie c’est-à-dire un lieu, un moment où l’on peut réfléchir à ce qui se passe, à la façon dont on vit avec son enfant.

Le tiers peut aussi être joué par des amis, des grands-parents. Mais toute la difficulté vient de la résistance du parent à admettre ce tiers, quel qu’il soit.


Propos recueillis par C. Leclercq.