Article extrait du dossier "La parentalité à l'épreuve de la précarité" de L'Observatoire n°46/05
Pauvreté & placement des enfants
1994, le Rapport Général sur la Pauvreté retentissait comme un cri. Les familles pauvres ont le droit à une vie de famille et leurs enfants ont droit à la préservation des liens avec leurs parents. «La pauvreté ne peut jamais justifier le placement d’un enfant»1. Plutôt que d’améliorer la situation des enfants, cette solution contribue à perpétuer l’exclusion. Certaines recherches montrent, en effet, qu’on trouve parmi les jeunes sans abri ou résidant en foyer un nombre important de personnes ayant fait l’expérience du placement durant leur enfance2.
Comment ce cri a-t-il été entendu? Où en sommes-nous en 2005? Depuis 10 ans, un dialogue s’est installé entre les associations représentatives des personnes vivant dans la pauvreté et les travailleurs sociaux qui peuvent être amenés à décider du placement des enfants. Quels résultats donnent ce dialogue? Les familles les plus en difficulté osent-elles davantage demander de l’aide? Les travailleurs sociaux ont-ils une meilleure compréhension du vécu de ces familles? Le recours au placement a-t-il diminué?
1994: un cri, un malaise
Le décret du 4 mars 1991 relatif à l’aide à la jeunesse avait pour ambition d’apporter avant tout une réponse sociale à des problèmes sociaux et d’éviter le recours à l’intervention judiciaire. L’enfant en difficulté ou en danger n’est plus l’affaire de la justice, sauf exception. L’ambition du législateur était aussi de réduire le nombre de placements. Le constat du Rapport Général sur la Pauvreté fait mal. A-t-on manqué l’objectif?
Certains prétendent qu’on ne peut pas encore, en 1994, évaluer les effets du décret de 1991. D’autres disent que les personnes pauvres se basent sur leur propre expérience d’enfants pour juger la situation actuelle. Mais le malaise est réel.
Les personnes les plus en difficulté ont peur de ceux qui sont là pour les aider, elles se méfient. Il est vrai que leurs enfants sont plus rapidement considérés comme en danger. «La pauvreté sociale, les mauvaises conditions de vie et d’habitation, le retard socio-culturel et les relations familiales rompues peuvent en effet être considérés comme des situations dangereuses»3. Et face au danger, la réaction la plus fréquente est de retirer l’enfant de son milieu de vie.
Et puis, il y a le choc des cultures. Travailleurs sociaux et familles pauvres vivent dans des mondes totalement différents. Les repères ne sont pas les mêmes, les règles relationnelles et la communication non plus. Quels sont les besoins d’un enfant? Qu’est-ce qu’un logement adéquat, adapté? Qu’est-ce qui fait danger? Les conceptions divergent. Là où les uns estiment parler correctement à leur enfant, les autres entendent des cris. Là où les uns voient un comportement de parent attentif, les autres pensent négligence. «Ma petite de deux ans pleurait toute la nuit, elle avait de la fièvre. J’ai fait venir le docteur et il m’a dit qu’elle avait une grave inflammation à la gorge et aux oreilles. J’ai laissé mes enfants tout seuls pour courir à la pharmacie en pleine nuit, je n’aurais pas voulu les perdre parce que je ne les soignais pas bien»4.
L’amorce d’un dialogue
Le mérite du Rapport Général sur la Pauvreté aura été d’amener les travailleurs sociaux et les associations représentatives des familles les plus pauvres au dialogue. En ce qui concerne le secteur de l’aide à la jeunesse en Communauté française, ce dialogue s’amorce en 1997 sous l’impulsion de Madame Onkelinx, alors ministre de l’aide à la jeunesse. Suite à l’impulsion ministérielle, des rencontres vont progressivement s’instaurer d’abord entre les représentants de l’administration de l’aide à la jeunesse et les représentants d’ATD-Quart-Monde et de Lutte-Solidarité-Travail (LST) avec le soutien du Service de lutte contre la pauvreté5 à partir de 1998, puis à partir de 2003 s’y adjoindront des représentants des conseillers et des directeurs de l’aide à la jeunesse et des représentants des délégués des Services d’Aide à la Jeunesse (SAJ) et des Services de Protection Judiciaire (SPJ).
Ce processus de dialogue, baptisé «Agora»6, prendra au fil des ans son rythme de croisière. Il faut en effet s’apprivoiser de part et d’autre de la table. «Agora» existe maintenant depuis sept ans à la grande satisfaction de tous ceux qui y participent et a largement contribué à une compréhension réciproque des acteurs. Les facteurs qui ont permis la réussite du processus sont d’une part l’implication des participants qui se sont engagés à assister régulièrement aux réunions - ainsi une trentaine de personnes assistent aux rencontres mensuelles - et ensuite le facteur temps. Il n’est pas possible d’arriver à une telle qualité de dialogue sans compter sur la durée. Lentement, les participants apprennent à se connaître, osent se remettre en question ou parler de leurs difficultés, prennent distance par rapport à leur rôle ou à leur vécu. C’est à ce prix qu’ils peuvent ensuite construire ensemble des manières d’être et de faire plus adaptées7.
Le risque du déni
En 2001, le service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale produit un rapport-bilan: «Six ans après le Rapport Général sur la Pauvreté, où en est-on?».
La pauvreté reste une cause directe ou indirecte de placement mais on l’évoque moins. S’agit-il là d’une forme de pudeur des intervenants? D’autres causes au placement sont mises en évidence: difficulté de santé des parents, précarité du logement, séparations familiales, difficultés scolaires des enfants, … Ces causes semblent frapper davantage les familles pauvres que les autres mais le lien à la pauvreté n’apparaît plus.
Dès lors, les associations s’interrogent. Et si le piège se refermait. En effet, «si le mot est rayé, si la réalité de la pauvreté est passée sous silence, alors toutes les mesures, tant préventives que curatives, sont pensées en vue de remédier à des carences individuelles…»8. Si les conditions socio-économiques dans lesquelles vivent les familles ne peuvent plus être considérées comme une cause de placement, si ce lien n’est plus «pensable», il faut mettre en avant d’autres raisons. On occulte alors les déterminants socio-économiques et macro-sociaux qui pèsent sur la vie des familles les plus pauvres et sur les conditions d’épanouissement de leurs enfants. On ramène toutes difficultés à une question de capacités individuelles. Chacun devient responsable de son sort, de son malheur. La pauvreté n’est plus perçue comme un dysfonctionnement de la société mais comme un dysfonctionnement individuel, ce qui ne peut que renforcer les sentiments de honte et de méfiance des personnes confrontées à des conditions de vie difficile.
Revendiquer l’aide
Eduquer un enfant, ce n’est pas facile. Dans le rapport de 2001, on voit apparaître plus nettement qu’auparavant une revendication d’aide dans l’éducation des enfants. «Les parents acculés à vivre dans la pauvreté présentent parfois des incompétences pour éduquer leurs enfants, tout comme des parents d’autres milieux. L’éducation est une tâche de plus en plus complexe. Les parents pauvres osent moins que d’autres, parler de leurs difficultés et demander de l’aide…»9.
Peu à peu, les familles les plus démunies quittent la position de repli qui était la leur. Après avoir revendiquer qu’on ne recourt plus au placement quand leurs enfants vivaient des situations difficiles en raison des difficultés matérielles de la famille, elles en viennent maintenant à réclamer l’aide comme un droit, droit qui leur est d’ailleurs reconnu par l’article 3 du décret du 4 mars 1991 relatif à l’aide à la jeunesse10. Ce changement de perspectives est important à noter car il met en évidence l’amorce d’une prise de position d’acteurs de familles pauvres. Elles sortent progressivement de la passivité et du sentiment de fatalité et d’impuissance qui étaient les leurs. Elles se revendiquent à l’égal des autres familles, susceptibles d’avoir besoin d’un conseil, d’une aide, d’un soutien.
Cette étape s’accompagne d’une prise de conscience du fait que des familles issues de milieux moins défavorisés sont aussi confrontées à des situations de placement de leurs enfants. Le retrait des enfants de leur milieu de vie n’est donc pas le monopole des familles les plus pauvres, les difficultés éducatives non plus. Reste à faire reconnaître cet état de fait. C’est une des revendications actuelles des représentants des familles en grande difficulté. Il s’agit ni plus, ni moins, que de les reconnaître non seulement comme des parents à part entière mais aussi comme des parents comme tous les autres, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs forces et leurs faiblesses.
L’impuissance des professionnels
Qu’en est-il du côté des professionnels? Face à la pauvreté, bien des travailleurs sociaux se sentent impuissants. Ils ont peu de moyens pour agir sur les causes de la précarité qui frappent les familles. Ils se sentent aussi démunis qu’elles. Dès lors, ils sont tentés d’agir là où ils le peuvent, c’est-à-dire au niveau d’une amélioration des conditions matérielles de vie des enfants, notamment à travers le placement. Le travailleur a ainsi le sentiment de faire au moins quelque chose pour améliorer les chances de l’enfant de se développer, d’acquérir des connaissances, voire un diplôme et, finalement, les moyens de s’en sortir mieux.
Tant les expériences du passé que les recherches actuelles nous obligent à déchanter. L’enfant ne semble pas s’en sortir forcement mieux sans sa famille, sans ses racines. Il reste fidèle à ses parents, parfois en allant jusqu’à reproduire leur mode de vie alors qu’il a été éduqué avec d’autres références. Une conclusion s’impose donc, il faut, autant que faire ce peut, considérer l’enfant et sa famille comme une entité et les aider conjointement. C’est sans doute la seule manière de faire d’un placement temporaire une solution aidante.
Accompagner des familles fortement précarisées oblige le travailleur social à prendre de la distance par rapport à ses propres normes en matière d’éducation ou de conditions de vie. Jusqu’où peut-il transiger? Jusqu’où va-t-il prendre le risque de laisser la famille assumer, dans la difficulté, l’éducation de son enfant? Ces dernières années, notre société est devenue plus frileuse. La tentation sécuritaire gagne du terrain. Dès lors, le travailleur social est moins enclin à prendre des risques. Placer peut devenir une mesure davantage préventive que curative. C’est en tout cas ce que constate le service de lutte contre la pauvreté.11 «Beaucoup d’intervenants sociaux sont devenus très prudents: ils craignent de prendre des risques et agissent de manière à s’assurer préventivement contre la mise en cause de leurs responsabilités»12.Il y a 10 ans, c’était la répartition des budgets entre l’hébergement et l’aide dans le milieu de vie, l’absence d’alternative qui maintenaient élevés le nombre de placement. «Aujourd’hui il semble que ce soit l’absence de prise de risque avec les familles»13.
L’état des savoirs
On dispose de peu de données permettant d’objectiver le lien entre placement et pauvreté. Le secret professionnel et la loi sur la protection de la vie privée protègent l’enfant et sa famille. Il n’existe actuellement en Communauté française aucun moyen de relier l’enfant, les causes de son placement et le statut socio-économique (et encore moins culturel) de ses parents. On en est donc réduit à faire des comparaisons sur base de données fortement agrégées ou à procéder par enquête. Si chacun pressent un lien, il est toutefois difficile à établir si on en reste à une comparaison entre arrondissements judiciaires. Ce n’est pas nécessairement dans les arrondissements les plus défavorisés que l’on rencontre les plus hauts taux de placement.
Pour y voir clair, il faut donc aller plus loin. Les associations représentatives des familles les plus pauvres appellent de leurs vœux une meilleure connaissance du lien pauvreté/placement et une possibilité de mettre des chiffres sur cette réalité. Analyser en profondeur cette question nécessitera des études relativement approfondies car ce lien est manifestement complexe et pluri-factoriel.
Qu’est-ce que la pauvreté? Les indicateurs de pauvreté utilisés pour les adultes ne devraient-ils pas être complétés d’indicateurs spécifiques à la situation du jeune. Si oui, quels sont les indicateurs pertinents si on veut voir en quoi elle affecte les enfants?14 Ainsi, être scolarisé dans une banlieue en difficulté ne peut-il pas être considéré comme source de pauvreté culturelle et sociale pour le jeune?
Puis d’autres questions apparemment anodines se posent: qu’est-ce qu’un enfant? Jusqu’où va-t-on: dix-huit ans, âge de la majorité, douze ans, entrée dans l’adolescence avec l’apparition d’autres types de problèmes éducatifs?
Et enfin, qu’est-ce qu’un placement? En effet, selon les pays, les placements sont comptabilisés de manière différente. Certains incluent les prises en charge des enfants handicapés ou les internats scolaires. D’autres ne considèrent le placement dans leurs statistiques qu’à partir d’une certaine durée. Le placement a-t-il le même impact s’il est accepté ou s’il est contraint? Suivant celui qui a introduit la demande d’aide ou selon le problème à résoudre? Doit-on considérer de manière identique le placement d’un bébé ou d’un jeune enfant parce que sa mère vit seule sans ressources, dans un logement humide et sans chauffage en plein hiver et le placement demandé (voire exigé) par un adolescent qui refuse l’autorité de ses parents et est en conflit ouvert et violent avec eux?
Autant de questions auxquelles il faut répondre si on veut produire des données fiables qui puissent amener des analyses complètes et pertinentes du placement des enfants dans les milieux les plus défavorisés.
Mieux connaître le lien entre placement et pauvreté aidera sans doute les professionnels à mesurer les conséquences de leurs actes mais cela ne réduira pas pour autant la souffrance des familles et des enfants lorsque le placement survient. Les chiffres ne tiendront jamais tête à l’émotion.
Poursuivre un précieux dialogue
Du cri au dialogue, en dix ans, les choses ont progressé. Professionnels et familles pauvres se sont mis autour de la table et ont commencé à mieux se comprendre, à se respecter dans leurs différences. A défaut de pouvoir réduire la pauvreté par leur action, les membres du groupe «Agora» veulent, à leur échelle, en réduire les conséquences. Certes, les choses ne sont pas faciles mais chacun s’accroche au processus car du dialogue naîtra un mieux-être pour les enfants, c’est en tout cas notre espoir et celui de tous les participants à ces discussions.16
Françoise Mulkay,
Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse (OEJAJ) de la Communauté française.
En collaboration avec Anne Marie Dekoninck, (OEJAJ) et Danielle Gevaert (DGAJ) (Sous réserve)
1. Rapport général sur la pauvreté (1994), p. 41.
2. Voir à ce sujet: MARPSAT M., FIRDION J.M., MERON, M., Le passé difficile des jeunes sans domicile, in «Population et Sociétés», N° 363, Décembre 2000.
3. Rapport de la Commission interdépartementale de lutte contre la pauvreté (1991), in «Rapport général sur la pauvreté (1994)», p. 42.
4. Rapport général sur la pauvreté (1994), p. 50.
5. Service créé suite à un accord de coopération entre les différents niveaux de pouvoir pour assurer le suivi de la participation des personnes issues de la pauvreté.
6. Pour en savoir plus, KLEIN P., «Agora: un groupe de concertation durable sur la protection de l’enfance et de l’aide à la jeunesse – une initiative de dialogue entre administration et usagers», Apport complémentaire n°8 à «Précieux enfants, précieux parents», ATD Quart Monde Europe, septembre 2004.
7. Voir plus particulièrement, Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion, «En dialogue, six ans après le Rapport Général sur la Pauvreté» (2001), p. 120-126.
8. «En dialogue, six ans après le Rapport Général sur la Pauvreté» (2001), p. 120.
9. «En dialogue, six ans après le Rapport Général sur la Pauvreté» (2001), p. 123.
10. Art. 3: Tout jeune… a droit à l’aide spécialisée… Cette aide tend à lui permettre de se développer dans des conditions d’égalité de chances en vue de son accession à une vie conforme à la dignité humaine.
11. «Lance débat. 10 ans. Rapport Général sur la Pauvreté». Note de réflexion du service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, Avril 2005.
12. «Lance débat. 10 ans. Rapport Général sur la Pauvreté». Note de réflexion du service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, Avril 2005, p.18.
13. «Lance débat. 10 ans. Rapport Général sur la Pauvreté». Note de réflexion du service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, Avril 2005, p.18.
14. A ce sujet, on verra notamment DOLLE M., BRUNIAUX Ch., GALTIER B., «Estimer la pauvreté des enfants», Conseil Emploi Revenus Cohésion sociale (CERC), Dossier n° 2, Paris, Juin 2005.
15. Sont ici pris en compte les enfants ou les jeunes qui proviennent d’un quartier dont l’indice socio-économique est en dessous d’un seuil décidé par le Gouvernement de la Communauté française. Cet indice est établi sur base d’une analyse en composantes principales pondérée reprenant les variables suivantes: revenu moyen par habitant, revenu médian par ménage, part des personnes ayant terminé leurs études qui disposent au moins d’un diplôme de l’enseignement secondaire supérieur parmi les personnes ayant achevé leurs études, part des ménages avec enfant dont une personne au moins dispose d’un diplôme de l’enseignement secondaire supérieur parmi les ménages avec enfants, taux de chômage, taux de bénéficiaires du revenu mensuel minimum garanti, part des professions de bas standing, part des professions de haut standing, part des logements disposant d’un grand confort, nombre de pièces par 100 habitants. (Voir AGCF du 2 mai 2002 approuvant le choix des variables et de la formule de calcul de l’indice socio-économique de chaque secteur statistique en application de l’article 4, § 1er).
16. Les représentants d’ATD Quart-Monde, de LST (Lutte, Solidarité, Travail), de la Direction générale de l’aide à la jeunesse, des conseillers, directeurs et délégués et du service de lutte contre la pauvreté sans qui tout ce travail n’aurait pu être possible.