Article paru dans L’Observatoire n°47/2005, dans le prolongement du précédent dossier "La Parentalité à l'épreuve de la précarité" de L'Observatoire n°46/2005 ©
Etre homme, être père dans les mondes populaires
Dans le prolongement de son précédent dossier «La Parentalité à l’épreuve de la précarité», L’Observatoire vous propose une interview de Pascale Jamoulle, anthropologue, auteur de «La Débrouille des Familles» et du très récent « Des hommes sur le fil »1.
En juin dernier, vous avez présenté votre thèse de doctorat à l’université catholique de Louvain. Elle portait sur les liens entre les conduites à risque et les transformations de la masculinité et de la paternité dans les mondes populaires. Pouvez-vous nous raconter comment vous en êtes arrivée à vous intéresser aux pères et à la question de la paternité?
Quand j’ai commencé à travailler sur le terrain, il y a dix ans, je me suis d’abord intéressée aux usagers de drogue précarisés, et il était assez marquant de constater que ces gens ne cessaient de parler de leur famille, tant dans ce qui avait initié leur entrée en drogue que dans le soutien qu’ils en recevaient ou non par la suite. Malgré les ruptures, les déchirements d’avec leur famille qui, souvent, avait elle-même connu des décompositions et des recompositions, la plupart accordait beaucoup d’importance à leurs racines. Ils me disaient: «Tu sais, on n’est pas nés ici» en parlant du quartier chaud de Charleroi. Assez rapidement, j’en suis donc venue à considérer que si je voulais mieux comprendre ces jeunes et leur dérive, il me fallait aller voir d’où ils venaient, arpenter les quartiers où ils avaient grandi, c’est-à-dire principalement les grands ensembles de logements sociaux qui sont à la périphérie des grandes villes de l’ancien bassin minier transfrontalier Hainaut/Nord de la France.
Mais il me semble que ces grandes cités sont surtout habitées par des femmes?
Effectivement, ces lieux, qui ont été construits à l’origine pour accueillir les familles ouvrières, sont aujourd’hui surtout habités par des femmes, des mères qui élèvent seules leurs enfants. Accumulant les vulnérabilités, elles sont prioritaires dans l’octroi des logements sociaux. Bien sûr, cela varie d’une cité à l’autre mais, statistiquement, on peut dire que les hommes adultes disparaissent progressivement de ce décor. C’est d’ailleurs pour cette raison, parce que, justement, ils font défaut que je me suis plus particulièrement intéressée à eux. Où étaient ces pères? Pourquoi avaient-ils disparu? Gardaient-ils des contacts avec la mère, les enfants? Je voulais savoir ce qu’ils étaient devenus, comment ils vivaient les conduites à risques de leurs enfants, etc. et j’estimais cette recherche d’autant plus importante que, régulièrement, dans le discours des mères, ces pères étaient mis en cause, jugés coupables des problèmes de leurs enfants, parce que trop laxistes ou, au contraire, parce que trop autoritaires, manquant de disponibilité ou de complicité...
Vous avez élargi votre champ d’investigation en retournant aux sources, en rencontrant les parents de ces jeunes mais aussi en passant du concept de «toxicomanie» à celui de «conduites à risques»?
Isoler la toxicomanie n’a en fait pas de sens. D’une part, parce que, très souvent, dans les trajectoires des jeunes, les addictions font partie d’un enchaînement de conduites à risques multiples: violence, décrochage scolaire, micro-business, tentative de suicide... qui sont autant d’expressions d’une même mise en vertige du corps. D’autre part, parce que, du point de vue de la recherche, cette «spécialisation» risquait de fermer les possibilités d’entrer en dialogue avec les familles: la drogue, c’est la honte tandis que les conduites à risques ont une connotation neutre - tout le monde dans sa vie est amené à prendre des risques - voire même positive - il faut savoir prendre des risques dans la vie, ne fût-ce que pour montrer qu’on devient adulte.
C’était donc votre porte d’entrée pour établir le contact avec les parents des jeunes de la cité, pères ou mères?
Avec les mères, c’était en tout cas une bonne porte d’entrée. Avec les pères, cela restait difficile parce qu’ils se situent parfois eux-mêmes dans des conduites à hauts risques et parce que cette notion renvoyait à l’image du «gosse qui traîne», ce qui est aussi la honte parce que ça veut dire que le gosse n’est pas assez «serré», rôle qui revient traditionnellement aux pères dans la culture ouvrière... Avec ceux-ci, j’ai donc choisi une autre porte d’entrée: la paternité. On parlait du père qu’ils avaient eu, de celui qu’ils rêvaient d’être quand ils étaient gamins et puis, peu à peu, du père qu’ils étaient devenus.
Reste la question de savoir où finalement vous avez rencontré ces pères?
J’en ai rencontré dans les cités - il y en a peu mais il y en a quand même - et aussi dans les cagnottes. Les cagnottes, ce sont des cercles d’épargne collective de tradition ouvrière. Cagnotter est une pratique économique qui vise l’épargne mais c’est aussi une pratique sociale. Dans les cagnottes des relations se nouent, des réseaux d’entraide se créent, des couples se forment... Auparavant essentiellement masculines, les cagnottes sont aujourd’hui devenues mixtes et tout à fait interculturelles. J’en ai eu connaissance par les mères, c’est plus particulièrement l’une d’entre elles qui m’a introduite et expliqué comment la cagnotte l’avait aidée quand elle avait eu des problèmes avec son fils. Dans cette cagnotte, j’ai pu rencontrer des mères mais aussi des pères, des pères turcs principalement. Ces hommes ont tout donné à leurs propres pères: l’obéissance absolue et souvent une grosse part de leur salaire. Ils savent qu’ils n’auront jamais de leurs fils ce qu’ils ont donné à leurs pères. Les fils ne sont plus dans l’obéissance et, sans nier l’amour qui les unit à leurs parents, ils veulent prendre des distances. Les cagnottes sont très importantes pour ces pères. Dans ce monde qui ne cesse de changer, elles leur permettent de faire face, d’évoluer, de poursuivre la construction de leur identité par le contact avec les autres. Quand de tels lieux manquent, les personnes ont tendance à se replier sur ce qu’elles connaissent déjà, elles se raidissent et, plus elle se raidissent, plus leurs enfants sentent l’écart intergénérationnel se creuser et plus, il y a risque de conduites à risques.
J’ai également travaillé avec des pères qui vivent dans ce que l’on appelle le «toxland» d’une grande ville du Hainaut. Il s’agit en fait de sans-abri qui tournent en ville, qui circulent sans arrêt. Ils tournent c’est-à-dire qu’ils passent d’un lieu à l’autre, d’un quartier à l’autre pour avoir un café, des soins, un repas, un lit, se faire un peu d’argent. Ils bougent aussi parce qu’ils sont perpétuellement chassés de là où ils sont, par la police, par les commerçants. On les appelle aussi les «réfugiés de l’intérieur», ils ont perdu tout ce qui permet de se défendre, de se protéger, d’avoir une place dans la société: les biens, la famille, les papiers d’identité, leurs droits de citoyens dont celui de voir leurs enfants. Ils ont aussi perdu le droit de se plaindre car qui va accorder du crédit à ce que raconte un «tox de rue», surtout s’il est sans-abri...
Cités, cagnottes, quartiers chauds... vous ont permis de collationner une quantité d’informations sur les pères mais comment avez-vous ensuite traité ces infos?
J’ai cherché à recomposer le regard que ces pères avaient sur leur condition et les prises de risques de leurs enfants. J’ai interrogé le sens qu’il donnaient à ces comportements en trois parties complémentaires: d’abord dans les lieux de vie, l’espace social, ensuite dans leur construction identitaire (comment s’étaient construits leurs propres rapports aux risques dans leur jeunesse, mais aussi, comment s’étaient construits leurs rapports à la masculinité, à la paternité), enfin troisième approche, dans les processus de régulation et de dérégulation des conduites à risques (le rapport aux risques n’étant jamais fixé, je voulais voir ce qui fait qu’on parvient à garder le contrôle ou que, au contraire, on le perd et que les risques augmentent de façon exponentielle et deviennent extrêmes).
Parlez-nous de ce rapport à l’espace social pour commencer?
Les pères racontent que l’espace social est devenu pour eux totalement insécurisé et que cette insécurité, qui se marque surtout au niveau du travail et du logement, amplifie la prise de risques.
Sur le plan du travail d’abord. Du temps des mines et de la sidérurgie, les risques n’étaient pas absents, loin de là, mais il fallait les prendre. La prise de risques faisait partie de la vie de l’homme et participait à la construction de son honneur viril. C’est toujours vrai aujourd’hui mais la grande différence, c’est qu’à l’époque, il existait dans le monde ouvrier des systèmes de régulation collective des risques rès importants, qui faisaient que les gens se protégeaient mutuellement. Aujourd’hui, la plupart de ces pères n’ont pas accès au salariat. Ils sont dans des systèmes de travail tout à fait insécurisé: petits intérims, contrats article 60, travail au noir en tout ou en partie, ... Bref, ce sont toujours des «petits boulots» qui n’offrent pas de réelle protection car il n’y a pas de continuité. Sur ce terrain - mettre la famille à l’abri du besoin grâce à la rentrée régulière de revenus sûrs - , les pères ont été en quelque sorte supplantés par les services sociaux par lesquels arrivent les allocations sociales.
Les allocations sociales sont des revenus réguliers, garantis, protecteurs et les pères - comme les mères - estiment cette sécurité primordiale, essentielle. L’argent que les pères ramènent grâce à leurs «petits boulots» ne pèse pas lourd à côté. Qu’importe même combien - ce n’est de toute façon jamais fameux -, le fait est qu’il est beaucoup trop insécurisé! Il provient de petits boulots qui ne durent pas, qui ne paient pas mais aussi de micro-business avec tous les risques que cela comporte. Les pères ont, comme ils les appellent, leurs «petites spécialités». Ils achètent et ils revendent des GSM, des trainings, des antennes paraboliques. Pour les plus jeunes, ce sont parfois des petits trafics de drogue... Mais cette économie informelle les précarise aussi terriblement parce qu’ils vivent et font leur business dans les cités qui sont des lieux toujours plus investis que les beaux quartiers par les polices de base.
Vous en êtes ainsi arrivée à interroger la place de ces hommes, non plus dans la société mais dans leur famille. Quelle est cette place?
Traditionnellement, les pères ouvriers occupent la place du chef de famille. Ils tiennent leur autorité, et tirent leur fierté aussi, de ce qu’ils ramènent la paie à la maison. Ce sont eux qui font vivre la famille. Or, comme je viens de l’expliquer, aujourd’hui, la plupart d’entre eux n’ont plus d’emploi et, bien qu’ils se «débrouillent», «bricolent», ils ne sont plus les pourvoyeurs de revenus sûrs. Dés lors, ils se sentent diminués, disqualifiés tant à leurs propres yeux qu’aux yeux de leur famille et ils en viennent à douter de leurs droits: «Est-ce que j’ai le droit d’être le père, d’avoir l’autorité, alors que je ne ramène plus la paie tous les mois?».
Peu à peu, leur place devient contestée, leur présence indésirable. Pas vitale du point de vue économique, ni efficace du point de vue éducationnel - puisque le père ne «serre» plus -, elle est parfois de plus en plus difficilement supportée par les mères pour toutes sortes de raisons. Elles estiment que les pères ne sont pas de bons exemples pour leurs gosses, elles craignent qu’ils aient des problèmes avec la justice et que leurs droits en pâtissent, ou encore elles redoutent la violence de certains, qui, trop aigris, trop amers, en usent pour soulager leur honte.
Et c’est finalement ainsi que les pères disparaissent?
Oui. Parfois de manière concertée, ils quittent la famille - officiellement du moins - et ils se domicilient ailleurs, ce qui permet de majorer les revenus de remplacement auxquels a droit la famille et de baisser le prix du loyer de l’habitation sociale. Les pères rentrent alors dans la clandestinité. Ils passent dans la famille quelques heures, quelques jours, le tout étant de ne pas se faire repérer par les agents de l’Etat ou des voisins malveillants, qui risqueraient de les «balancer» et de pénaliser la famille. Parfois, ils partent et ne reviennent plus parce qu’ils n’en peuvent plus de porter cette honte ou parce que leur femme et leurs enfants leur rappellent tant et plus qu’ils ne sont plus les bienvenus chez eux. C’est assez classique au retour d’un séjour en prison du père et cela aboutit très souvent à une demande de séparation de la part de la mère.
Qu’avez-vous observé quant à leurs rapports avec leurs enfants et leurs attitudes face aux conduites à risques de ceux-ci?
Je dirais qu’il y a trois cas de figures. Bien sûr, ces trois figures ne sont pas des catégories hermétiquement fermées et il n’est pas rare que les pères embrassent l’une ou l’autre, ou connaissent plusieurs périodes de transition, passant de l’une à l’autre.
Il y a ceux qui ont réussi à faire évoluer leur identité de père et à se recréer une place au sein de leur famille, à mi chemin entre la place traditionnellement dévolue au père et celle qui émerge des modèles de la nouvelle paternité. Souvent, ce sont les conduites à risques des aînés qui les poussent à changer, à s’ouvrir au monde, à prendre conseils aussi... Comme ils ne veulent plus recommencer la même galère avec les plus jeunes, ils changent, «serrent» moins, dialoguent plus, se mettent à chercher des occupations communes...
Il y a ceux qui n’y arrivent pas. Ils restent enfermés dans leur schéma, ils se ferment de plus en plus, ils se sentent si fortement disqualifiés qu’ils ont l’impression que leur femme, leurs enfants, les travailleurs sociaux... tout le monde est contre eux. Alors ils se réfugient dans la télé, l’alcool, la drogue... Ils aiment leurs gosses, là n’est pas la question, mais ils se sentent complètement perdus, impuissants face aux conduites à risques de leurs enfants.
Enfin, troisième figure, ce sont les pères qui sont complètement désimpliqués et qui laissent leur femme se débrouiller seules avec les enfants. Ce sont parfois des hommes qui ne sont pas parvenus à créer un lien d’attachement avec leurs enfants. Soit parce que, mômes, ils étaient en institution ou qu’ils ont eux-mêmes manqué de père pour une raison ou une autre... Soit, et c’est le plus souvent, le cas, parce que séparés, divorcés, ils ne voient plus leurs enfants.
Dans le milieu populaire, on a tendance à régler les conflits par la rupture plutôt que par la conciliation. Au début, des pères ont essayé de voir les enfants ou de les prendre le week-end où ils en avaient la garde mais certains ont abandonné car, après une séparation, il reste toujours des conflits et des choses à négocier, or, ils se sentent très mal à l’aise et très peu en force dans ce genre de situation. D’autant qu’ils ont souvent l’impression qu’il existe une alliance forte entre la mère, le travailleur social et le magistrat pour dire que, lui, le père ne vaut rien et qu’il vaut mieux que ce soit la mère qui s’occupe des enfants. Des pères ne savent d’ailleurs pas comment être père après le divorce. Ils n’ont jamais appris à dialoguer avec leurs enfants, et puis, cela les gêne terriblement. Cela n’a jamais fait partie de leur rôle, pas plus que le contact avec l’instituteur, le médecin, l'assistant social... Traditionnellement, ce sont les mères qui gèrent ce genre de choses. Elles sont souvent moins intimidées que les pères face aux services et institutions, elles ont une certaine expérience. Et puis, dans l’imaginaire populaire, on croit aussi qu’il faut avoir payé la pension alimentaire pour avoir le droit de voir ses enfants. Les mères jouent avec ça et les pères, qui font des séjours de deux, trois, quatre ans en prison et qui se retrouvent avec des arriérés énormes, se sentent trop en défaut que pour réclamer leurs droits aux relations personnelles avec leurs enfants.
Ajoutez à cela que c’est la mère qui garde le logement familial alors que le père prend, au mieux, un meublé en ville dans lequel il ne peut pas accueillir ses enfants, faute de place mais aussi parce qu’il ne veut pas montrer à ses enfants la chambre minable dans lequel il vit.
Vous révélez finalement un grand désarroi, une grande souffrance chez ces hommes. Avez-vous le sentiment qu’elle est souvent sous-estimée?
Oui, tout à fait. La condition des hommes dans le milieu populaire est très peu connue des structures d’aide, très peu captée aussi par les chercheurs. Finalement, on ne sait d’eux que ce que les autres en disent. Certes, c’est un peu de leur faute aussi, tant ils sont difficiles à rencontrer. Ils ne viennent jamais, ou très rarement, solliciter un service social - c’est une question de fierté -, ils vivent dans une certaine clandestinité - c’est une question de survie -, et pour toutes ces raisons, ils disparaissent finalement aussi aux yeux des travailleurs sociaux.
D’une certaine manière, je comprends les travailleurs sociaux. Dans beaucoup de cas de figure que j’ai rencontrés, ils ont fait ce qu’ils avaient à faire: ils ont mis la mère et ses enfants à l’abri du besoin et parfois aussi d’une certaine violence du père, et ils ont tenté d’écouter celui-ci, de le rencontrer mais il ne s’est jamais présenté malgré les nombreuses convocations... Tout cela est vrai mais ne prend nullement en compte l’énorme souffrance qui existe aussi du côté des pères. Dans ces situations, et peut-être plus encore dans les situations de violence familiale, il y a toujours une question de place sous-jacente, de place que l’on ne trouve pas, que l’on ne trouve plus. Et c’est bien là ce qui arrive à ces hommes qui, parce qu’ils ne ramènent plus la paie, n’inspirent plus le respect et ne se sentent plus le droit d’être celui qui fait la loi au sein de sa propre famille, s’enferment, s’enfuient dans la violence, l’alcool, l’errance...
Trop souvent, la souffrance de ces hommes est sous-estimée, ignorée, voire pas même soupçonnée. C’est d’ailleurs peut-être pour cela que les aides qui leur sont proposées - quand elles leur sont proposées -, sont souvent inadéquates et donc inopérantes.
Nous vivons dans une société qui a opté pour une politique globale de soutien à la mère - ce qui est positif - mais, parallèlement, de déparentalisation des pères, ce qui, au total, peut générer des dégâts à long terme.
Posons-nous la question: quels hommes seront demain ces jeunes qui ont grandi dans des familles où les pères étaient non seulement absents mais déchus, méprisés? Quelle sera leur vision de la famille, de la femme, de la mère, du père et de la responsabilité du père dans une famille? Comment feront-ils quand ils seront pères à leur tour pour donner à leurs gosses les racines paternelles qu’ils n’ont eux-mêmes jamais connues?
Tous les jeunes garçons sont en recherche de modèles masculins mais peut-être plus encore ces gosses qui ont vécu seuls avec leur mère et qui ressentent au bout d’un moment un besoin urgent de se séparer de cet univers féminin. S’ils ne trouvent pas de modèles masculins satisfaisants autour d’eux, de modèles auxquels s’identifier, ils vont aller en pêcher ailleurs, dans les images stéréotypées de la télé... dans la bande du bas des blocs où ils vont se la jouer à la caïd, un peu comme si, à défaut de trouver des modèles masculins satisfaisants, ils devaient se construire «contre» les femmes. Leur conscience masculine risque, in fine, de se résumer à une virilité exacerbée: il faut être dur, blindé, sans émotion, capable de tout contrôler... Quand il n’y a pas d’hommes dans la cité susceptibles de contrebalancer ces caricatures, il y a davantage de conflits, de conduites à risques, et des problèmes de genre importants apparaissent également.
Bien sûr, et c’est heureux, certains couples s’en sortent, certains hommes trouvent leur place en tant qu’homme et en tant que père. Mais, généralement, ce sont des hommes qui ont trouvé, dans leur enfance, autour d’eux, des modèles de paternité impliquée: un oncle, un voisin, un beau-père... modèles qui leur ont permis d’incorporer, par exemple, le sentiment de la responsabilité de l’homme envers ses enfants.
Vous vous êtes surtout intéressée aux hommes, aux pères, aux fils mais que pouvez-vous nous dire des filles qui ont vécu dans cet univers? Quelles femmes seront-elles demain?
Les filles vivent aussi dans le monde caricatural et machiste de certaines de ces cités sociales, ségrégées et abandonnées par l’Etat. Il y a les "sérieuses", celles qui se soumettent à la loi masculine du quartier: celles que les garçons «contrôlent et «serrent», celles que l'on voit peu car confinées dans les espaces privés. II y a celles qui jouent le jeu - elles ne mettent pas de mini jupe, par exemple - et elles semblent se couler dans le moule traditionnel mais elles n’en pensent pas moins et, à la première occasion, elles se feront la belle... D'autres se mettent en bandes pour résister et n’hésiteront pas à se bagarrer comme des mecs, et contre des mecs, si elles se sentent menacées. Il y a enfin celles qui ont perdu leur réputation et qui, isolées, risquent le plus de se faire insulter, maltraiter, agresser.
Quand elles sont en âge de se marier, ces filles restent, pour la plupart, sur la défensive par rapport aux hommes. Ne leur faisant jamais confiance et préférant compter sur elles-mêmes pour s’en sortir, on voit aujourd’hui nombre d’entre elles, devenues mères, refuser la cohabitation. Ce qui, du reste, est finalement accepté par nombre de jeunes pères qui, n’ayant pas connu de modèle de paternité responsable, ont également intégré mentalement le fait que les femmes, les mères se débrouillent bien (mieux) toutes seules.
Heureusement, une fois encore, il y a aussi plein de jeunes couples qui vont bien et qui échappent à tout cela. Mais il n’empêche, je pense que l’on doit s’attendre à ce que, dans les années à venir, le nombre de familles monoparentales où la mère élève seule ses enfants continue à croître dans les milieux populaires, du fait de la dépaternalisation des familles et de l’absence de transmission de modèles de paternité impliquée, responsable. En conséquence, je plaide aussi ardemment pour que, de manière urgente, on se penche sur ce problème et qu’à l’avenir, la paternité soit davantage soutenue et encouragée.
Propos recueillis par C. Leclercq
1. « La Débrouille des Familles » aux Editions De Boeck, 2002, « Des hommes sur le Fil », aux Editions La Découverte, 2005.