couverture du n°47 Article extrait du Dossier"Le logement, un droit à accompagner" de l’Observatoire n°47/2005 ©

Un toit... c’est plus qu’un logement!

Quand le droit au logement s'est vu enfin inscrit dans la Constitution voici quelques années, c'est une étape importante qui a été franchie pour les ménages en situation de précarité et pour les militants qui les représentent.

En effet, cette étape est décisive car elle positionne le logement comme un bessoin vital. Dans un document parlementaire et préparatoire à cet article 24, Monsieur Taminiaux et ses collègues  définissent le logement de la manière suivante:

«Avec la nourriture et l’habillement, le logement constitue l’un des besoins vitaux les plus élémentaires de l’être humain. (…) Le droit à un logement convenable va plus loin que le droit d’avoir un toit au-dessus de sa tête. Les pouvoirs publics doivent veiller à ce que chacun puisse être logé dans une habitation adaptée, du point de vue de la sécurité, de la qualité et de l’espace, à la situation sociale et économique du pays»1.

Ceci montre l’importance qu’il convient d’accorder aux démarches qui visent l’accès au logement pour tous et qui laissent entrevoir également toute la complexité de la question: comment garantir le droit à un logement adapté pour tous?

Nous savons en effet que le fait de reconnaître le droit au logement comme un besoin fondamental de l’être humain ne permet pas pour autant de résoudre les nombreuses situations actuellement vécues par des personnes en état de précarité.

• Certaines se retrouvent à la rue, obligées de développer des stratégies de survie au jour le jour, avec pour conséquences des problèmes de santé, l’errance sociale et le décrochage avec les autres.

• D’autres sont logées mais dans de très mauvaises conditions: logements insalubres, pas de contrat de location, hébergées chez d’autres, caravane ou chalet dans des zones d’équipements touristiques, repli sur soi.

• Certaines familles occupent des logements décents mais payent des loyers très chers. En apparence, ces personnes sont logées décemment mais en réalité le montant du loyer les fait, petit à petit, basculer dans une spirale d’endettement. Je citerai l’exemple d’une maman de cinq enfants qui payait un loyer de 700 euros c’est-à-dire 80% de son revenu mensuel. Ce genre de situation génère rapidement la pauvreté renforcée par l’endettement et pour finir, la perte presque inéluctable du logement.

 

Quelques chiffres sur la situation d’habitat en Wallonie

En Wallonie, nous comptons plus de 70% de logements occupés par leurs propriétaires, ce qui signifie que seulement un logement sur trois est loué.

Cette tendance, due à la rareté du logement bon marché, est renforcée par les éléments suivants:

• les propriétaires privés sont peu disposés à louer à des ménages en situation de précarité ou de vulnérabilité, et l’équilibre entre l’offre et la demande leur permet de choisir des locataires dont les revenus paraissent plus stables;

• nombreux sont les ménages qui peuvent basculer à tout moment dans la précarité suite à la maladie, l’endettement, le divorce, la perte d’emploi, …;

• il faut savoir que le poste logement représente 26% des revenus des ménages, ce qui est le plus important2; 28% pour l’indice de consommation;

• les petites ou moyennes habitations ont nettement augmenté depuis 1990 (100%). Elles sont donc plus difficiles à acquérir pour des revenus précaires voire modestes. 

C’est la population particulièrement précarisée qui a le plus de difficultés à se loger décemment et de manière durable: sans qualification, sans emploi, répétition d’échecs, perte de confiance, etc.

 

Un accompagnement social pour viser un logement durable

«L’exclusion du logement est une des plus destructrices pour l’individu. Privé d’un chez-soi, il est menacé dans son intégrité physique et morale, dans sa santé comme dans ses capacités de relations.»3.

Ceci fait émerger la question de l’accompagnement social qui vise le maintien des familles les plus vulnérables dans leur logement. Celui-ci est très important pour la vie privée et sociale des personnes. Plus qu’un toit, plus que des briques, il touche:

• à l’individu: santé, hygiène, repos, ….
• à l’éducation des enfants,
• à la famille: espace pour créer des relations stables qui visent l’épanouissement,
• au quartier que l’on habite, qui participe à la définition de l’identité personnelle et sociale et  qui influence la manière dont on développe des relations avec les autres.

Dans cet ordre d’idées, l’accompagnement social est un moyen corrélatif à l’attribution d’un logement/briques à une famille afin de lui faciliter l'accès à un habitat stable et adéquat.

Au Fonds du Logement, nous constatons souvent combien l’accompagnement social peut prendre des formes très différentes d’une famille à l’autre, et combien cette souplesse est nécessaire.

Je pense à cette dame, locataire du Fonds du Logement. Lors d’un passage chez elle, un technicien constate une présence très importante de linges, jusque dans la chaufferie. Outre le danger en cas d’incendie, cela pose le problème du manque de ventilation et d’humidité. Notre équipe étant pluridisciplinaire (architectes, gestionnaires d’immeubles, techniciens et intervenants sociaux), ce problème est relayé au pôle social. L’intervenant se rend compte que la dame reçoit du linge de toute une série de personnes qui s’en débarrassent à bon compte et en se donnant bonne conscience. «Difficile de dire non quand on est pauvre», c’est ce que la dame exprime en substance. C’est donc sur cet aspect plus complexe qu’il y paraît, à savoir la possibilité de dire «non», que nous avons été amenés à réfléchir avec la dame elle-même.

Le fait de pouvoir se maintenir durablement dans un logement dépend entre autres des capacités des locataires à entretenir leur habitation. «Habiter», occuper un logement requiert des savoirs que les familles ont parfois perdus (errance, précarité, …): aérer, entretenir, ramoner les cheminées, …

Les questions relatives à l’entretien du logement sont autant d’occasions de communiquer avec les familles, de créer une plate-forme pour entamer une démarche éducative. L’exemple qui précède montre comment, à partir d’un simple point concernant l’entretien du logement, nous avons pu aborder plus largement la manière de se positionner vis-à-vis des autres.

Le payement régulier du loyer est évidemment un autre aspect qui doit être parfois abordé avec la famille afin d’éviter qu’un arriéré locatif finisse par provoquer la résiliation du bail. Des familles qui ont vécu de logement en logement, qui ont connu l’instabilité pendant des années, qui sont prises dans la spirale de l’endettement ne sont pas toujours en mesure d’assumer le payement régulier du loyer dès qu’un logement adéquat leur est enfin attribué. Ce phénomène est accentué par l’invitation permanente à la consommation que nous subissons à travers le biais de crédits multiples et vis-à-vis desquels les familles qui sont les plus vulnérables sont celles qui ont le moins de moyens.

Une famille locataire au Fonds du Logement depuis plusieurs années a un arriéré récurrent. Nous avons déployé toutes les stratégies que nous connaissons pour obtenir de la famille qu’elle rembourse l’arriéré et qu’elle paye son loyer régulièrement (rencontres, plans de rattrapage, médiation de dettes,  conciliation, …). Dès que la locataire sentait le risque de passer en justice, elle remboursait la totalité de la somme, sans que nous ayons jamais su où elle trouvait cet argent. Une fois la tension levée, elle recréait un arriéré. Un jour, ayant le sentiment d’avoir tout essayé, nous avons décidé de la rencontrer pour lui demander «pourquoi» et pour lui expliquer la difficulté que représentaient ses irrégularités de payement pour nous. Elle nous a expliqué qu’elle ne pouvait pas refuser d’acheter des vêtements de marque à ses adolescents car on se serait moqué d’eux à l’école. Cette idée lui était insupportable. Piégée par un endettement de plusieurs années, elle avait pris l’habitude ou le réflexe de payer du côté le plus urgent: l’huissier, les achats pour les enfants. C’est ainsi qu’elle payait son loyer quand elle sentait qu’elle pouvait perdre son logement. C’est en tenant compte de cette réalité et du parcours de vie de la personne que nous travaillons avec elle sur le respect des clauses d’un contrat et sur la manière de tenir ses engagements.

La cohabitation et l’implication dans son quartier sont d’autres aspects qui contribuent à la qualité de vie des habitants.

Les contacts avec les voisins ne se développent pas toujours harmonieusement de manière spontanée. Ici encore les parcours de vie chaotiques ont parfois provoqué la perte des capacités à cohabiter, à s’organiser avec les autres. Le repli sur soi, la peur, le manque d’estime de soi sont souvent les creusets de conflits de voisinage virulents qui renforcent l’exclusion et le sentiment d’échec.

Le Fonds du Logement a logé récemment une famille dans une rue proche du centre de Namur, dans une maison unifamiliale. La famille était à peine installée qu’elle nous a demandé de placer une  palissade autour de la cour afin d’éviter que les voisins ne la voient. Notre refus a été difficilement compris par la famille, même s’il s’est accompagné d’une tentative de réflexion à ce sujet. Il faut garder à l’esprit que certaines personnes préfèrent se prémunir et aller habiter à l’écart, dans un camping par exemple, plutôt que d’être confrontées à une trop grande proximité. Pour celles-là, un logement, même très bien équipé au centre ville ou dans un immeuble, ne sera pas le bienvenu.

Les familles qui vivent la précarité ont souvent tendance à se replier sur elles-mêmes et à fuir les contacts, espérant éviter le jugement ou le conflit. Il est important de comprendre cela pour réfléchir avec elles et pour développer des projets de logements adaptés qui pourront s’inscrire dans le temps et soutenir une démarche d’insertion sociale.

Mais la démarche de cohabitation et de participation sociale ne dépend pas seulement de la famille locataire mais également du quartier dans lequel le logement se trouve.

Je pense à cette famille marocaine (six enfants élevés par leurs grands-parents) qui souhaitait habiter à la campagne et que nous avions relogée dans un quartier semi-rural, uniquement habité par des natifs du village. Très vite des conflits ont surgi avec l’intervention de la Police. A première vue, la famille semblait responsable des troubles provoqués dans ce quartier paisible. Mais nous nous sommes rendus compte que celle-ci n’était pas bien accueillie, que ses moindres faits et gestes étaient épiés, que des menaces étaient formulées à son égard. Le grand-père avait exprimé son sentiment de cette façon: «Ici, je suis comme un diable oublié du monde». Quand la famille est partie, la maison a été badigeonnée de couleur jaune... Dans ce contexte, il semblait impossible que cette famille puisse construire des relations de voisinage valorisantes et on lui a proposé un logement vers un lieu plus urbanisé et cosmopolite, où son mode de vie n’est pas stigmatisé et mis en échec.

Les relations de voisinage sont très importantes car elles contribuent à définir: la place que la famille occupe dans son quartier, la manière dont ses enfants sont perçus, la qualité de vie et des relations sociales.

 

Un logement adapté

«La maison est toujours plus qu’un logement, c’est une habitation et une complicité»4.

La réflexion menée à propos du rôle du quartier soulève l’idée de logement adapté, que je vous propose d’essayer de définir sur base des critères suivants:

• les critères de salubrité du logement; nous faisons référence ici à la notion de logement décent selon les normes de la Région wallonne;
• la taille suffisante en rapport avec le nombre d’occupants, évaluée également selon les normes de la Région wallonne mais aussi en fonction du mode de vie de la famille;
• à proximité suffisante des commerces, des écoles, des transports en commun, des lieux de loisirs et culturels, …;
• adapté au mode de vie des occupants et de nature à favoriser une identité positive de ses habitants par la fierté de son logement et de son quartier.

A la suite de ces considérations, nous constatons que la notion de logement adéquat est plus complexe que celle de logement décent. Et à ce sujet, les habitants permanents dans des zones à équipements touristiques nous incitent très clairement à nous poser la question du logement adapté. La Région wallonne l’a très bien compris puisqu’elle a réfléchi à un plan d’action pluriannuelle qui considère la personne dans sa globalité, qui incite les acteurs à s’organiser en réseaux et à susciter les contacts avec les ménages. Toujours dans le cadre du plan HP, les premiers contacts des communes avec les habitants révèlent la pluralité des réponses qu’il faudra apporter; en effet, il importe de distinguer des situations différentes.

Certains habitants sont pensionnés et ont choisi de s’installer dans un chalet coquet afin de profiter d’un espace vert et peut-être d’augmenter leur pouvoir d’achat.

D’autres sont de jeunes couples qui occupent un logement précaire durant quelques années afin de rassembler le capital nécessaire à l’acquisition de leur logement.

D’autres sont propriétaires de leur terrain et caravane, ce qui symboliquement est plus important à leurs yeux que la location d’un logement fusse-t-il très bien équipé. Dans ce cas-ci, la valeur de propriété peut prendre le pas sur la notion de logement décent. Certaines communes ou AIS ont été désarçonnées devant les refus d’habitants à qui elles proposaient un logement social.

D’autres ont échoué dans une zone d’équipement à vocation touristique après une trajectoire sociale marquée par l’endettement, l’errance, l’instabilité, le repli sur soi, … Pour celles-ci, il est d’autant plus important de tenter de cerner ce que sera le logement adapté. Je pense à un exemple, rapporté par une AIS qui essayait de reloger un couple habitant dans une caravane depuis plusieurs années. Celui-ci a refusé plusieurs logements qui correspondaient pourtant aux critères d’un logement décent. Un jour, l’AIS a fait visiter un logement beaucoup plus petit que le couple a immédiatement accepté. L’espace de ce logement correspondait mieux à ses critères, qui eux-mêmes étaient en rapport avec ceux de leur caravane.

Les critères normatifs habituels ne correspondent peut-être pas à toute la population et les habitants des zones d’équipements à vocation touristique, notamment, pourraient susciter la remise en question de certains critères.

Autant un logement adapté peut permettre aux familles de valoriser leurs capacités et leurs stratégies pour agir sur leur destinée (emploi, éducation, culture, participation sociale), autant un logement qui ne l’est pas peut disqualifier la famille et invalider ses capacités à agir.

Si les chiffres nous ont montré que nous manquions cruellement de logements à loyers bon marché, il ne suffit pas pour autant d'en augmenter l'offre. Encore faut-il associer cet effort à une démarche d'accompagnement social prenant en compte les modes de vie, les représentations et les capacités des habitants.

Quant à la notion de logement adapté, dont nous avons tenté de mesurer la complexité, elle nous pousse vers des réponses plurielles tant dans le domaine du locatif que dans celui de l'acquisitif.

Cette pluralité d’actions induit bien évidemment une logique de réseaux afin de permettre à chaque opérateur d’être un levier et de contribuer à l'objectif ambitieux mais nécessaire visant l'accès pour tous à un logement adapté.

 

Geneviève Longrée.
Responsable de l’Aide locative de Namur.
Fonds du Logement des Familles nombreuses de Wallonie.

 

1. Doc. Parl. Sénat, n° 10, 2/9, in: Premier Rapport sur la cohésion sociale en RW, Edition 2000, DIIS.
2. Les échos du logement - L. Laurent Directeur général du Fonds du Logement Wallon - juin 2003.
3. L’exclusion, l’état des savoirs, sous la direction de S. Paugam, Catherine Gremion, 1996.
4. L’exclusion, l’état des savoirs, sous la direction de S. Paugam, Architecture et exclusion de Thérèse Paquot, 1996.