couverture du n°49 Extrait d'un article du dossier "Prévention des Assuétudes " L'Observatoire n°double 51-52 / 2006 ©

 

Repères pour une écologie de la prévention in Repères pour une anthropologie de la prévention


Devant le «désordre» des drogues et des dépendances trois approches «sociétales» se concurrencent. L’approche sanitaire désigne la toxicomanie comme une addiction. A ce titre, elle la conçoit comme un désordre objectif du cycle des humeurs, d’où son intérêt premier pour l’imagerie cérébrale et la connaissance des circuits de neuromédiation. L’approche sécuritaire désigne la toxicomanie comme un trouble à l’ordre public qu’il convient d’abord d’interdire et de réprimer, si possible systématiquement. L’approche solidaire comprend la toxicomanie comme un trouble de l’ordre social qui pousse les plus fragiles à rechercher une identité dans des prises de risques inutiles mais symboliques, là où le danger apparaît comme la clé de l’honneur à défaut de celle du bonheur. D’où leur intérêt pour les solutions sociologiques visant à diminuer la pression sociétale sur les individus plutôt qu’à augmenter la répression. A ce jeu de cartes où chacun décide de son atout, à défaut de décider de tout, presque tous attendent de l’École qu’elle en apprenne les règles aux enfants: règles de la citoyenneté, règles de la circulation, règles de la bonne santé, règles de la sexualité... pour ne plus dire «règles de savoir-vivre».


Devant ce chaos de bonnes idées pour comprendre et prévenir la toxicomanie, mais surtout devant la persistance - non pas au cours des dernières années, mais au cours de l’histoire humaine - des comportements susceptibles d’apporter à l’homme soit du plaisir soit l’apaisement de ses tensions intérieures, il est déraisonnable de laisser croire que la théorie des vases communicants s’applique à la toxicomanie comme à la physique des fluides. La toxicomanie n’a pas une cause simple qu’il suffirait de traiter pour voir disparaître ses effets. Il ne suffit pas d’en parler, de l’interdire, de faire du sport ou d’être bien élevé pour en être protégé. On peut d’ailleurs être très dépendant et très citoyen, alcoolo-dépendant et créatif, fumeur et productif. On connaît des consommateurs de cannabis engagés dans des luttes sociales au service de l’intérêt général. Ce qui est vrai de l’art l’est de n’importe quelle activité humaine. Et, à l’inverse, on peut ne pas être dépendant et souffrir d’un manque de liberté intérieure ou de goût à la vie. On peut être en bonne santé et n’avoir aucune liberté, aucune créativité, comme on peut être handicapé, malade et passionné par la vie.


Santé, sécurité, solidarité sont des valeurs de premier plan de notre civilisation. Chacune est essentielle mais aucune n’apporte la solution, seule. Et le tort de certains est certainement de faire croire qu’elles se déclinent selon un ordre simple. Interdire d’abord, soigner puisqu’il le faut, et financer l’un et l’autre par l’impôt. Soigner d’abord, être solidaire toujours et interdire les abus. Etre solidaire d’abord pour n’avoir ni à soigner ni à interdire.


Malheureusement, ni la police, ni les travailleurs sociaux, ni les enseignants, ni les médecins ne peuvent régler, seuls, le problème de la toxicomanie. Les raisons sont à la fois simples et complexes. Simples dans la mesure où la nature humaine a cette capacité extraordinaire de transformer en drogue tout ce qui lui donne du plaisir ou apaise ses tensions, que ce soit le vin, le tabac, le cannabis mais aussi la télévision, l’ordinateur, le travail, la religion. En cela, personne ne pourra jamais supprimer les toxicomanies, sauf à rayer du génome tout ce qui permet à l’humain de goûter au plaisir ou à la liberté. Mais les raisons de cette difficulté sont aussi très complexes dans la mesure où toute l’humanité est aux prises avec cette difficulté de tracer des limites entre libertés individuelles et libertés partagées. C’est un paradoxe mais c’est aussi la grandeur de la condition humaine: le risque de dépendance des hommes et des femmes est proportionnel à leur goût pour la liberté. Plus les individus se veulent libres, différents, distincts, détachés les uns des autres, indépendants, plus les conditions de survie sont sévères et profitent aux plus forts. La fraternité a pour avantage de créer des liens et pour inconvénient de créer des attaches. De même que la liberté ne se résume pas à la volonté, la dépendance ne se résume pas au manque de liberté. Etre libre, c’est s’engager donc s’attacher, que ce soit à des causes, à des gens, à des idées. Avant d’être une maladie, la dépendance est une condition de l’existence humaine.


Pour sortir la prévention du schéma médical qui lui a donné naissance, nous proposons ici un modèle différent, écologique, qui lui donne pour objet, non plus d’éviter les maladies ou la souffrance, mais d’aider à mieux vivre avec son environnement. Cette proposition reprend les termes de Philippe Meirieu2(4-5) qui, initialement, les applique à la pédagogie en la faisant reposer sur quatre piliers:


• un pilier encyclopédique, qui détermine ce qu’il faut savoir;
• un pilier béhavioriste, qui forme à ce qu’il faut faire et ne pas faire;
• un pilier systémique qui fait prendre conscience que le monde est un système et que ses éléments sont en interaction;
• un pilier critique, qui enseigne comment lutter contre les emprises et souligne ce à quoi l’on doit résister (idéologies, groupes, produits, préjugés, superstitions, etc.).


Cet assemblage de concepts, à la fois éducatifs et politiques, peut aider à repenser la prévention des dépendances. Nous qualifions cette nouvelle approche «d’écologique» car elle s’intéresse aux relations de l’homme avec son environnement; elle est une manière moderne de penser la complexité; elle s’intéresse aux interdépendances; elle vise à la fois une connaissance objective du monde et une approche subjective des responsabilités.

 

 

 

 

Baptiste Cohen.

Psychologue.

Directeur du service d’accueil téléphonique Drogues alcool tabac info service.

Paris, France.

 

 

 

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