couverture du n°49 Extrait d'un article du dossier "Prévention des Assuétudes " L'Observatoire n°double 51-52 / 2006 ©

 

Un contexte toxicomanogène in Emergence du jeu pathologique... Faut-il une seule stratégie de prévention pour toutes les addictions ?

Il est essentiel de commencer par considérer le contexte global dans lequel nous faisons de la prévention, celui-là même dans lequel les adolescents consomment ou non: notre société, qu'on peut qualifier de toxicomanogène, tant elle a en elle des éléments incitateurs à la consommation!

De fait, aujourd'hui, l'injonction absolue de notre société, celle que nous transmettons à nos enfants dès leur premiers pas, se résume à un seul verbe: gagner! La vie est un combat qu'il faut gagner, au risque d'être exclu… La pression mise sur les enfants durant leur scolarité est en ce sens emblématique. Pour y parvenir, pour réussir dans cette société-là, un autre mot clé: maîtriser, avoir le contrôle, anticiper, planifier, bref, ne pas perdre le pouvoir sur sa vie. Heureusement, notre société ajoute à ces deux injonctions une troisième, plus plaisante, mais tout autant réclamée de manière indispensable: frissonner, se faire peur, se faire plaisir… tout de même!

Ainsi, dès leur plus tendre enfance, nos enfants sont confrontés à des attentes sociales fortes, exigeantes, qui vont rythmer leur développement et… leur quotidien.
Il faut réussir, c'est une question de statut social, d'avenir professionnel, de survie, donc; pour y parvenir, l'industrie propose à toute la population - et aux enfants en particulier - dans chaque pharmacie, mais aussi dans les supermarchés, des vitamines astucieusement intégrées ou parfois même ajoutées aux aliments! Un coup de fatigue, l'impression de ne pas y arriver? Pas de soucis, une pastille ou un grand bol de produits vitaminés et ça repart! A l'injonction de réussite correspond donc une série de produits soft qui vont faciliter à certains individus l'atteinte des objectifs sociétaux.

Deuxième attente sociale "imposée": appartenir, faire partie du groupe, exister socialement. C'est une question d'image de soi, tant il est vrai qu'on se découvre aussi dans le regard de l'autre, dans sa reconnaissance ou son rejet. L'Homme n'est-il pas un animal social par excellence? Pour certains adolescents, pour qui la confrontation avec le groupe de pairs n'est pas aisée, la réalisation de cette attente sociale peut être facilitée par le recours à des substances psychoactives comme le cannabis ou la cigarette, afin de se sentir intégré, d'appartenir à la bande.

Troisième attente sociale: assurer, assumer, résister, tenir, être performant. Si les vitamines ne suffisent plus, le recours à des produits comme les amphétamines ou la cocaïne pourrait devenir une aide; une aide pour répondre à une attente sociale bien réelle… Notre société, et ses injonctions à réussir à tout prix, à être le meilleur et à garder la maîtrise, constitue ainsi un facteur de risque commun à toutes les addictions.

Enfin, dernière attente sociale positive mais tout autant tyrannique: frissonner, avoir du plaisir, s'éclater, et vite, car seul le week-end le permet dans notre société. Une large place est donnée ici aux euphorisants de tous poils, aux hallucinogènes, mais aussi au jeu. Sans oublier l'alcool, substance psychoactive magique, puisque capable à priori d'aider à remplir toutes les attentes sociales précitées, tout en étant valorisé à l'excès dans notre société aussi bien par les adolescents que par les adultes! Bien entendu, ces quelques exemples confinent à la caricature: chaque individu n'a pas nécessairement besoin ni envie d'utiliser l'une ou l'autre de ces substances pour parvenir à remplir les attentes sociales; il n'en demeure pas moins que ces produits sont à considérer, dans cette perspective, comme des facilitateurs sociaux mis à leur disposition par la société, alors même que cette collectivité va tenter d'en prévenir leur usage…

 

 

Michel Graf
Master in Public Health.
Directeur de l'ISPA (Institut suisse de prévention de l'alcoolisme et autres toxicomanies). Lausanne, Suisse

 

 

 

 

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