couverture du n°49 Extrait d'un article du dossier "Prévention des Assuétudes " L'Observatoire n°double 51-52 / 2006 ©

 

in Réflexion pour une prévention professionnelle

Notre propos est de démontrer que l’efficacité mitigée de la prévention est due au fait que son potentiel n’a pas été pleinement exploré étant donné une limitation conceptuelle fondamentale de la part des acteurs même de cette stratégie d’intervention. En effet, nous pensons que la prévention impose, pour être efficace, une véritable révolution dans notre façon même de concevoir le problème en tant que tel. Pour illustrer ce point, voici une histoire toute simple mais, en même temps, d’une intelligence surprenante.

Tout un village de campagne est en deuil, car un jeune s’est tué en tombant d’une falaise qui domine la vallée. Il n’a été retrouvé qu’au bout de plusieurs jours de recherche, car l’endroit où se trouvait son corps était très difficile d’accès. On décide donc de mettre un panneau au haut de la falaise avertissant du danger.
Une semaine plus tard, nouveau drame, un autre jeune est retrouvé sans vie au pied de la falaise, causant un grand émoi dans la population. On décide de prendre les grands moyens (les élections approchent). D’une part, on interdit l’accès à la falaise grâce à une clôture et, d’autre part, on dégage le pied de la falaise pour rendre son accès plus facile.

Une semaine plus tard, encore une fois, un jeune est retrouvé mort au pied de la falaise. La population ne sait plus quoi penser et certains commencent à blâmer les jeunes d’aujourd’hui d’être des irresponsables. Les élus municipaux, devant la pression populaire et médiatique, y vont d’un grand coup: une patrouille policière est mise sur pied au haut de la falaise et un service ambulancier est installé en permanence au pied de la falaise. On fait venir des spécialistes pour participer à un colloque sur la jeunesse.

Quelque temps plus tard, un autre jeune devient quadriplégique en tombant de la falaise. Les forces policières admettent leur impuissance: ils ne peuvent être sur place vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On pense alors à augmenter les peines pour quiconque franchirait la clôture. Les forces médicales demandent un hôpital sur place pour être en mesure d’intervenir plus efficacement. On songe à instaurer un couvre-feu pour les jeunes, les empêchant ainsi de se retrouver sur la falaise la nuit. On organise des visites au pied de la falaise pour les jeunes afin qu’ils puissent voir par eux-mêmes les conséquences mortelles de cette falaise. Et pour être sûr de se faire bien comprendre, on n’hésite pas à leur faire rencontrer le jeune quadriplégique et à leur montrer les cadavres des autres jeunes. Un programme d’éducation parental est élaboré pour habiliter les parents à mieux renseigner leurs enfants sur les dangers de cette falaise. Et enfin, une campagne médiatique de sensibilisation est mise sur pied.

Deux semaines plus tard, cependant, un nouveau décès. C’est alors que, à l’instar des jeunes, quelqu’un a l’idée de monter au sommet de la falaise. Cette personne découvre avec surprise une vue imprenable de toute la vallée doublée d’un coucher de soleil époustouflant à l’horizon. Bref, un endroit enchanté pour tous ceux et celles qui voudraient rendre hommage à l’Amour... Et tout à coup, la clôture, la patrouille, les sanctions, les forces médicales, l’hôpital, le programme d’éducation et la campagne de sensibilisation perdent tout leur sens. On décide de remplacer tout cela par des installations sécuritaires permettant de profiter de cet endroit unique dans la région. Les morts cessent et les touristes accourent. Enfin, les jeunes et leurs parents retrouvent leur crédibilité perdue...

Toute allégorie possède bien sûr ses limites et celle-ci n’échappe pas à la règle. Mais cela ne l’empêche pas de résumer sommairement, et avec force, l’ampleur et la nature de la révolution sur laquelle doit se fonder la prévention.

En prévention, il faut se détacher des connaissances acquises sur un problème apparent à résoudre pour se concentrer plutôt sur la situation prévalant avant l’apparition de ce problème et le processus par lequel cette situation saine a évolué vers le problème à résoudre, comme l’illustre l’histoire citée auparavant. Dans notre anecdote, toutes les connaissances médicales, sociales et policières portaient en effet sur le problème des morts accidentelles. Toutefois, aucune de ces connaissances n’était d’un grand secours pour prévenir ce problème, dans la mesure où le problème réel n’était pas celui qui était le plus apparent.
Le problème, conçu dans un cadre préventif, n’était pas de tomber-de-la-falaise, mais plutôt de tomber-de-la-falaise-en-étant-distrait-par-une-vue-et-un-coucher-de-soleil-magnifique. Et c’est dans ce nouveau problème que réside la véritable solution préventive.

 

André Therrien
Directeur
Association Québécoise en Gestion Expérientielle (AQGE)

Québec

 

 

 

 

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