couverture du n°55 Extrait d'un article du dossier

"Insertion socioprofessionnelle des publics vulnérables " L'Observatoire n°56/2007-2008 ©

Pas à pas vers la formation et l'emploi... Comment accrocher, motiver, soutenir... Rencontre avec M. Mirkes, formatrice à l'Interfédération et V. Dupont de Lire &Ecrire Namur

Partir de soi, de ce que l'on sait déjà, être dans le geste, l'action sont des éléments qui accrochent, qui motivent. Comme nous venons de le dire, les professionnels du secteur s'attachent à mettre en évidence les acquis, les atouts, les compétences quand bien même ils semblent faibles ou dénués d'importance compte tenu de l'environnement extérieur ou en regard de l'objectif à atteindre: soit une formation complémentaire ou un emploi. Cette vision est davantage porteuse de celle qui, à l'inverse, mettrait l'accent sur les «manques». C'est pourquoi une attention particulière est portée au fait de privilégier, dés le début du parcours, des filières de formation qui permettent aux stagiaires d'obtenir assez rapidement des résultats concrets. Pour ces personnes habituées aux situations d'échec, flirtant souvent avec la résignation ou la révolte, réussir quelque chose de bien concret, bien réel, vu et reconnu par d'autres constitue de fait un encouragement. D'où l'importance de filières accessibles et conçues par paliers, dans lesquelles une progression est visible.

 

Au commencement d'une démarche de formation, il importe donc de prendre le temps de la «rencontre», des rencontres. Pour le stagiaire: rencontre d'une institution, d'autres stagiaires, d'un groupe, découverte d'un fonctionnement, d'une manière de se former… Pour les intervenants psychosociaux: rencontre de personnes, à chaque fois uniques, auxquelles il faut donner le temps de se dévoiler, se raconter, se découvrir... Certaines se livrent volontiers. Le fait de disposer d'un espace de parole, de se sentir entendues, écoutées et non jugées libère souvent d'un carcan qui empêche d'imaginer une «autre vie». D'autres restent plus secrètes, ce qui est respecté mais ne permet pas toujours à l'équipe pédagogique de les accompagner.

 

«Les stagiaires arrivent rarement avec un projet tout ficelé. Ils n'ont souvent pas la moindre idée de ce qu'ils veulent faire, ni même de ce que l'on attend d'eux. Certains sont sur le qui-vive, se demandant ce qui va leur arriver, plutôt prêts à fuir qu'à s'investir. «Qu'est-ce que je fais ici? Pourquoi je ne suis pas au Forem si c'est pour du boulot? Qu'est-ce qui va m'arriver si je ne viens pas la prochaine fois? Et je fais quoi de mes enfants? Etc.» Il faut donc les rassurer, dissiper les malaises, répondre à leurs questions, les éclairer sur d'éventuelles convocations et sur le droit à la liberté de formation».

 

Se mettre en mouvement, nouer de nouvelles relations, apprendre un métier, se projeter dans l'avenir... font partie du processus de formation. C'est un processus qui nécessite beaucoup d'énergie de la part de personnes qui s'y engagent parce qu'il bouscule, pousse au changement, déstabilise autant qu'il fait grandir.

 

«Notre rôle est aussi d'encourager les stagiaires pour qu'ils trouvent en eux cette énergie et qu'ils dépassent la peur, les résistances qui les habitent. Tout qui entame un processus de formation est confronté au même défi: quitter quelque chose qu'il connaît (une certitude, une façon de faire, de voir le monde, de penser, d'agir) pour se risquer vers l'inconnu quand bien même il devrait apporter un mieux. Apprendre modifie notre savoir, notre savoir-être, notre savoir-faire et donc notre positionnement vis-à-vis des autres. En d'autres mots, passer son permis de conduire à 43 ans, ce n'est pas seulement disposer d'une compétence supplémentaire; c'est aussi modifier son rapport aux autres, c'est peut-être ne plus devoir demander à son fils ou à sa fille de le conduire; c'est pouvoir rendre visite à des amis sans devoir se préoccuper de l'heure du retour…»

 

S'engager en formation touche ainsi aux relations sociales dans lesquelles les personnes sont investies. Certaines, de manière intuitive, sentent d’ailleurs que cette formation va changer leur regard sur la vie, leur vie mais aussi le regard que les autres portent sur eux ou sur elles. «Tu fais ton malin depuis que tu vas à ta formation! Ta place, c'est à la maison.» A cause de cela, elles mettront parfois du temps pour entrer véritablement dans la formation parce qu'elles ont le sentiment de trahir leur milieu d'origine, parce qu'elles craignent que le changement crée une rupture. Et il arrive en effet que le processus de formation aboutisse à des résultats inattendus: séparation, divorce, violence dans le couple... mais aussi naissance, découverte d'une passion, rupture constructive… Et la démarche est d’autant plus difficile que l'objectif à atteindre - un emploi - semble parfois si loin de soi et du monde que l'on connaît et dans lequel on a toujours vécu, si loin qu'il semble illusion, mirage, farce... «Ce n'est pas pour moi, est-ce que l'on se moque de moi?»

 

...

C. Leclercq

 

Suite de l'article dans la revue...