Article du dossier
"Davantage de Bien-être pour les publics précarisés " L'Observatoire n°60/2008 ©
Prendre soin de soi... un itinéraire vers le Bien-être
Lorsque l’on travaille au sein d’un Centre Public d’Action Sociale depuis quelques années et que l’on regarde en arrière, on ne peut que constater la multiplication des situations pénibles et complexes auprès de notre public. Ces situations sont symptomatiques d’un cumul de difficultés liées au manque de ressources, au délabrement des conditions de logement, à des situations intrafamiliales chaotiques...avec des conséquences sur le plan social et psychologique de repli sur soi.
Alors que beaucoup de nos concitoyens argumentent que des actions visant le bien-être ne rencontrent pas les préoccupations de notre public, je pense pour ma part que prendre soin des autres passe aussi par leur apprendre ou leur réapprendre à prendre soin d’eux-mêmes et de leurs proches.
La notion même de bien-être peut varier d’un individu à l’autre. Alors que pour certains, le bien-être se cantonnera à présenter un état de santé complet de bien-être physique, mental et social, pour d’autres il revêtira plutôt l’épanouissement trouvé à travers une activité professionnelle ou personnelle. A partir de cet état de fait, comment travailler le bien-être avec les personnes les plus précarisées?
Certes, lors des premières rencontres, il ne s’agira pas de l’objet direct des discussions mais le travail d’insertion sociale prend tout son sens dans l’accompagnement des personnes précarisées et reste un passage incontournable dans la reconstruction d’un chemin futur.
Dans un premier temps, il s’agira bien sûr d’apporter une réponse aux préoccupations qui les amènent vers nous. Ce sont ces préoccupations qui, à cet instant, les mobilisent et orientent leurs choix et leurs actions. Ne pas être à l’écoute de ces besoins, sans pour autant devoir ou pouvoir y répondre de manière favorable nous ferait perdre le lien qui se tisse avec eux. Après cette première ébauche, peut s’enclencher un travail plus en profondeur visant à recouvrer une image de soi positive préalable à une insertion sociale et professionnelle.
Prendre soin de soi... Cela commence par «bien naître» puisque les premiers pas que nous faisons dans la vie, le soutien que l’on trouve ou non autour de soi, ébauche notre futur. A ce stade, la précarité seule n’explique pas les carences ou les succès. Seuls comptent la présence et l’amour dont les parents entourent leurs enfants. A partir de là, le petit d’homme va se construire et suivre son chemin avec le soutien de ses proches, celui des enseignants qu’il rencontrera et à travers ses choix plus tard. Tout ce bagage que nous transportons donne à chacun un sentiment d’efficacité personnelle pour aller vers les autres et affronter le regard d’autrui. Parfois l’itinéraire est simple et puis parfois, il est plus compliqué voire très compliqué.
Sortir du cercle infernal de l’échec peut ainsi être vécu comme un risque. Réussir un projet, qu’il prenne la forme d’une formation ou d’une mise à l’emploi, semble alors dangereux car inconnu. Pour ces personnes ayant connu l’échec à l’école ou en formation mais aussi peut-être celui de leurs frères et sœurs, s’en démarquer reste parfois difficile. Malgré la difficulté de s’y retrouver une nouvelle fois confronté, l’échec est parfois mieux vécu que la réussite potentielle.
Cela peut nous sembler difficilement compréhensible mais il est parfois plus facile pour certains de retourner vers ce qu’ils connaissent ou que leurs proches connaissent et admettent, au rique de s’éloigner de ces derniers. Cela est tout particulièrement le cas dans les familles les plus précarisées parfois aidées de génération en génération par les systèmes de sécurité sociale, quelle que soit la forme que ces derniers prennent.
Une nouvelle fois dans ce cas, le positionnement des parents face au projet entrepris revêtira une grande importance comme vecteur de réussite ou d’échec. Une jeune fille exprima ainsi avec beaucoup d’émotion, lors d’une évaluation du parcours de formation, qu’elle ne comprenait pas pourquoi nous étions fiers d’elle alors que sa propre famille se détournait d’elle lorsqu’elle évoquait les projets qu’elle avait pour l’avenir. Elle expliqua être très désoeuvrée par le fait que ses parents, frères et sœurs ne marquaient jamais d’intérêt au contenu que pouvaient avoir ses journées de formation ni au fait qu’elle puisse par la suite décrocher un emploi au terme de celle-ci. Ce manque d’intérêt pour la formation était vécu comme un manque d’intérêt pour sa personne elle-même et son devenir alors que de l’intérêt était porté par les parents à certains membres de la fratrie se plaçant en situation problématique telle qu’une grossesse non désirée ou des problèmes de vandalisme. Au cours de sa formation et lorsque le moral était au plus bas, cette jeune fille tenta de provoquer ou de demander à plusieurs reprises qu’il soit mis un terme à sa formation comme si elle ne pouvait, finalement, que correspondre aux attentes qu’elle avait décelées ou cru déceler chez ses parents.
Nous rencontrons trop régulièrement, à travers notre pratique professionnelle, des personnes abîmées par les aléas de la vie mais aussi par leur histoire personnelle qui a laissé des plaies béantes sur l’image qu’elles ont d’elles-mêmes. Travailler avec elles sur cette image qu’elles renvoient également aux autres participe d’un processus de guérison où, peu à peu, il faut prendre le temps de panser les blessures. Un réel accompagnement est alors parfois nécessaire avec des professionnels de la santé mentale car les failles sont telles qu’elles ne peuvent être comblées ou mises à jour sans précaution. En tant que travailleur social, il est indispensable de pouvoir cerner notre sphère de compétences et de ne pas se lancer dans des actions où nous serions finalement dans l’impossibilité de gérer les points qui seraient mis à jour. Des relais existent, je pense que nous devons avoir l’humilité de les utiliser et de travailler en réseau.
Outre ce suivi et cet accompagnement social voire psychologique, il est très important de se réapproprier une image physique positive. A côté de ce travail de fonds, des actions bien concrètes peuvent aider ces personnes à changer leur image.
Permettre à celles-ci de se vêtir décemment, d’avoir la possibilité d’entretenir leur linge mais aussi de côtoyer des services visant une amélioration de leur image est nécessaire. Cela peut passer par une coupe de cheveux, pouvoir se laver de manière correcte dans des locaux adaptés mais pourquoi pas également par la possibilité de bénéficier de soins visant le bien-être du corps. Les massages, les soins esthétiques, l’apprentissage du maquillage ou des soins corporels apportent une dimension nouvelle au fait d’être « bien ». Pour certains, il s’agira d’un réel apprentissage dans ce domaine mais qui apportera parfois de nouvelles forces pour aller vers autrui. Certains y prendront goût, d’autres pas. L’important, je pense, est que cette possibilité existe et que la précarité ne soit pas un obstacle infranchissable à pouvoir bénéficier de telles mesures. Un climat de non jugement et d’acceptation est indispensable dans ce cas de la part des professionnels amenés à prodiguer de tels soins car il s’agit pour beaucoup d’un acte de mise à nu où le malaise pourrait rapidement prendre le pas sur l’envie de découverte.
L’objectif à travers ces soins est bien entendu également que la personne trouve l’envie et le goût de continuer à prendre soin d’elle-même mais également de ses proches. Le soin porté aux enfants peut ainsi revêtir de nouvelles facettes où le toucher, les massages peuvent permettre de démontrer son amour autrement.
Dans les matières touchant à l’image de soi, une première approche via le groupe peut être un bon moyen d’aborder en animation des problématiques délicates telles que la pédiculose ou l’hygiène corporelle. Par le reflet rendu par des personnes vivant les mêmes réalités, on peut parfois désensibiliser une partie des problèmes constatés et pouvoir les aborder avec les personnes par la suite en travail social individuel. Car certains points très tangibles et sensibles devront être abordés lors du parcours d’insertion socioprofessionnelle et l’hygiène en fait partie. Reprendre place face à l’autre veut également dire se faire accepter de lui et cela passe par une attitude de respect réciproque en groupe mais également par une façon de se présenter à l’autre permettant à chacun de se sentir bien. Pour certains, ces premiers pas nécessiteront du temps avant de passer vers le fait d’envisager une réinsertion en tant que tel au niveau professionnel ou formatif.
Quant au cadre en tant que tel, il revêt également selon moi une importance toute symbolique car le soin qui y est apporté envoie le message selon lequel chacun a droit à des services de qualité. Pourquoi ne pas miser sur la mixité des services permettant au tout venant mais également au public précarisé de se rencontrer, autrement. Cette rencontre permet parfois de lever pas mal de craintes de part et d’autre et de créer du lien. Car après tout, la demande implicite de tout un chacun en situation de précarité ou non, n’est-elle pas une demande de reconnaissance, d’écoute et de dignité.
C’est en suivant cette voie et ces repères que nous pourrons aller vers un mieux-être aussi infime soit-il.
Présentation de l’espace Zen Latitude
Au coeur du Centre Ville, le CPAS de La Louvière met à disposition de l’ensemble de la population un projet citoyen d’insertion socio-professionnelle. Des univers variés, espaces privilégiés pour l’apprentissage de nos stagiaires, accueillent le public et lui offre une gamme complète de soins, repas, vêtements et meubles, pour une meilleure qualité de vie.
Notre objectif premier est de permettre à chacun de s’offrir des biens et services à des prix démocratiques sans distinction entre bénéficiaires du CPAS et population louviéroise (avec toutefois des conditions particulières pour nos bénéficiaires). Avec la surface et l’équipement dont nous disposons dans nos Magasins Citoyens, nous faisons «d’une pierre deux coups»: montrer le savoir-faire de nos stagiaires, créer des lieux de rencontres et d’échanges, mais aussi élargir l’éventail de nos services au tout-public, notre population y comprise. Nous développons ainsi l’axe communicationnel entre les personnes afin de les aider à s’entendre les unes avec les autres et de s’exprimer sans frein ni obstacle et axons notre travail sur une approche du développement social dans des réseaux de vie.
Nous participons également au processus d’insertion socioprofessionnelle en créant des postes articles 60 § 7 (10 au total pour les Magasins) dans le secteur des services, et des relais de nos préformations à travers nos ateliers sociaux notamment (cuisine, vente, couture, restauration d’objets). Ces personnes,remises au travail, dans des conditions réelles de contact avec la clientèle bénéficient d’un encadrement assuré par des professionnels du secteur.
L’ espace «Zen Latitude» (reprenant un salon de coiffure, un espace de soins , une douche et un coin d’attente) vise l’hygiène corporelle, l’image de soi et le bien être. Pour les stagiaires sociaux qui y sont engagés, il s’agit de l’apprentissage d’un nouveau service à la clientèle, encadrés par des professionnels.
Pour les participantes de l’atelier d’insertion sociale «Bien tre», cet espace de soins (corps et cheveux) permet un service de qualité et plus valorisant qu’auparavant (locaux peu adaptés). En faisant participer les groupes de resocialisation à notre action, nous les intégrons dans la gestion du projet pour les reconnaître, les valoriser et les responsabiliser en tant que citoyens actifs.
Nous disposons aussi, par la même occasion, d’un espace adapté aux situations d’urgence sociale. Pour ce public, le fait de vivre à la rue ou dans un squat ne leur permet pas de bénéficier de soins corporels appropriés ni d’une hygiène vestimentaire minimale. Il s’agit donc ici de répondre de manière appropriée et complète à des situations d’urgence pour des besoins de première nécessité (hygiène corporelle, vestimentaire, …) et de mobilier (reloger les personnes qui perdent leur statut de SDF).
Karine Bailly. Coordinatrice des Magasins Citoyens. CPAS de La Louvière