vieillesse & migrations Article du dossier

"Vieillesse & Migrations " L'Observatoire n°61/2009 ©

Les politiques à l'égard des migrants âgés: la construction d'un nouveau risque social?

Une nouvelle question sociale

 

A l’image de nombreux pays européens, une nouvelle question sociale a émergé dans le champ des politiques publiques et de l’action sociale depuis quelques années en Belgique: celle du «vieillissement des migrants». Face au constat de la présence croissante du nombre de personnes âgées issues de l’immigration dans le pays, les pouvoirs publics ont en effet mis à leur agenda la réflexion sur les «défis» à relever face à cette évolution démographique ainsi qu’aux «problèmes spécifiques rencontrés par ces populations», en vue d’identifier les pistes d’intervention à mettre en oeuvre, tant au niveau national, régional que local2.

Telle qu’énoncée, cette problématique interroge notamment le bien-fondé de l’instauration de politiques sociales catégorielles, spécifiquement destinées à ce public, à la différence de mesures générales, dites de droit commun.

Si l’on peut se réjouir de ce que les immigrés âgés commencent à sortir de l'invisibilité sociale qui a longtemps été la leur, cette préoccupation a cependant tendance à façonner à leur sujet une image homogénéisante et misérabiliste, quand elle n’est pas teintée de culturalisme. En effet, à l’instar de nombreux travaux sur le sujet, comme l’ont montré les auteurs d’un récent rapport sur le vieillissement des migrants en Midi-Pyrénées:

«(…) les “vieux migrants” y sont le plus souvent présentés sur un mode essentiellement “déficitaire”: sous la forme d’archétypes de l’individu “sans”, isolé, victime d’une immigration subie… Leur avancée en âge se cultive souvent au carrefour des statuts sociaux de la vieillesse, de l’altérité et de la pauvreté, en faisant appel aux figures triviales qui s’y attachent, du “petit vieux”, du “pauvre vieux”, de l’étranger abusé et dépendant…» (Rafaï, K. et al., 2007, p. 11).

Il est marquant de constater que cette question est le plus fréquemment abordée sous l’angle de perspectives relevant de la sociologie de l'immigration (exil, précarité, altérité, interculturalité) que de la sociologie du vieillissement. A cet égard, s'interroger sur les spécificités des besoins des personnes âgées issues de l'immigration ne devrait pas occulter les similitudes de l'expérience du vieillir et du grand âge entre les cohortes d’origines étrangères et belges, ni a fortiori, les conditions de vie et aspirations communes aux unes et aux autres.

Dans quelle mesure dès lors, poser a priori le vieillissement des migrants comme un «problème social» à gérer par le biais de dispositifs et interventions spécifiques ne risque-t-il pas paradoxalement, si l'on n'y prend garde, de créer de nouvelles stigmatisations, voire d’entretenir la marginalisation de ceux qui le sont déjà, et en définitive, de ne pas produire les effets escomptés en termes de cohésion sociale et de reconnaissance?

 

Des profils hétérogènes

Questionner la problématique du vieillissement des migrants nécessiterait de prendre en considération la grande hétérogénéité des profils et conditions de vie de ces populations.

Elle renvoie à la fois à l’histoire migratoire des groupes considérés, à leur mode de présence en Belgique, mais aussi à la diversité des trajectoires individuelles.

Leur situation est en effet susceptible de différer, non en raison de leur désignation sous la catégorie d’«immigrés»/de «migrants» (selon la terminologie choisie), pensée sur le mode de la réification, mais bien d'un ensemble de caractéristiques qui, selon leur mode d'agencement, génère lui des «spécificités» en termes de profils. Ainsi, les motifs de la présence en Belgique (économiques, familiaux, humanitaires, de formation…), sa durée (l’essentiel de leur vie pour les uns, quelques années pour les autres), les pratiques de mobilité (va-et-vient, double résidence,…), le réseau social et les sphères d'insertion (famille, réseaux multiples, inter et extra-frontaliers,...), le vécu de l'immigration (sentiment d'exil, de «déracinement», d'«enracinement»), la maîtrise d'une langue nationale, la situation socio-économique (pension liée à la carrière professionnelle, revenus de l’aide sociale, transferts au «pays»), l'état de santé, le genre, etc. constituent autant d’éléments dont la combinaison influe sur la manière dont les individus et les groupes «négocient» leur vieillesse, tenant compte de leurs contraintes et possibilités. Elle a en particulier une incidence sur leur connaissance et le recours aux institutions, aux services, aux ressources locales, même informelles, ainsi que sur les dynamiques d'entraide mises en œuvre.

 

Négocier sa vieillesse dans un «entre-deux»

Au-delà de la diversité de leurs trajectoires et modes de vie, l’expérience même de la vieillesse est susceptible de prendre des significations variées pour les migrants âgés. Vieillir dans un pays autre que celui d’où l’on vient signifie souvent être confronté à des conceptions différentes de la vieillesse, du statut et du rôle des personnes âgées. Il s'agit alors de négocier cette étape de l'existence dans un «entre-deux», avec des attentes qui ne sont pas toujours compatibles avec les modèles sociaux, les pratiques et usages propres à celui-ci. Ainsi, le souhait de vieillir chez ses enfants ou auprès d’eux, soutenus par des proches est régulièrement mis à mal dans notre société où le lien intergénérationnel a tendance à se distendre, si pas symboliquement, du moins dans les pratiques quotidiennes.

Les professionnels de la santé et de l'aide travaillant au contact de ce public témoignent amplement du grand écart observé entre la vieillesse souhaitée et celle qui est vécue par ces personnes. Non seulement par rapport aux moyens dont ils disposent, mais également du point de vue de la place réservée aux plus âgés au sein de notre système social. Nombre de migrants âgés déplorent ainsi l'âgisme, la mise à l'écart dont les aînés font l'objet, phénomène difficilement acceptable car à leurs yeux inconcevable. Leur conception du statut des personnes âgées, de leur place dans la Cité est d’ordinaire plus favorable, de même, leur perception du grand âge souvent moins «déficitaire». Combien expriment, déclarent les professionnels: «Chez nous les vieux sont respectés», ou «Il est inconcevable d'abandonner un vieux!».

En cela, la problématique du «vieillissement des migrants» fait assurément figure de miroir de notre propre société. Cela dit, de tels propos peuvent aussi refléter une certaine mythification de la société dont on est originaire et ne plus correspondre nécessairement à son évolution actuelle.

 

Des représentations contrastées de l’entraide

La question des solidarités familiales et autres pratiques d’entraide informelles est régulièrement posée par le politique pour pouvoir déterminer les contours de l’intervention publique. Si ce domaine reste largement à investiguer en Belgique dans ses multiples dimensions, intergénérationnelle, de voisinage, de réseau associatif, «communautaire», etc., quelques constats se dégagent néanmoins de la consultation de témoins privilégiés quant à ces solidarités au sein des populations visées. D’une part, les relations parents-enfants sont davantage fondées sur une inversion de la protection au grand âge (à cet égard, le poids du regard social est considérable: il peut être jugé «honteux», «indigne» de ne pas aider ses parents); d’autre part, l'interdépendance est davantage valorisée, considérée comme «allant de soi»; et enfin, de manière corollaire, il existe un souci d'indépendance à l'égard des institutions et des dispositifs publics.

S'interroger sur les spécificités des pratiques d'entraide propres aux «immigrés âgés» conduit cependant à des constats paradoxaux. En effet, si la situation migratoire peut contribuer à une rupture des liens familiaux, elle est aussi susceptible de les renforcer.

A ce sujet, les discours des professionnels interrogés ont tendance à osciller entre deux extrêmes quant aux besoins d'aide et de soutien extérieurs. D'une part, disent-ils, «les gens se débrouillent très bien, ne sont pas demandeurs, ou pas assez - signifiant par ces propos qu'ils ne font pas suffisamment appel aux services alors qu'ils y auraient droit! -, ils bénéficient d'un dense réseau de solidarité, savent bien à qui s'adresser…» D'autre part, entend-on, «les gens sont dans le besoin et très demandeurs; ils sont très isolés, mal informés…»

On se trouve confronté dans ce domaine à des représentations de la réalité fortement contrastées. D’un côté, les solidarités familiales et informelles apparaissent très fortes, au point même de donner lieu là aussi à une certaine idéalisation. De l'autre, elles apparaissent inexistantes, pire, les relations conflictuelles, maltraitantes (en référence à quelques récits de situations d'abandon, de négligence, de violence morale), peut-être dramatisées. Les professionnels soulignent alors ce qu'ils désignent comme «des malentendus» entre parents âgés et enfants (concernant les règles tacites de l'entraide, les devoirs et les obligations). Ils parlent également d'enfants «tiraillés entre des sentiments contradictoires», comme s'occuper eux-mêmes de leur parent âgé ou se faire aider…

Les migrants âgés, spécifiquement ceux arrivés à un âge avancé, peuvent avoir des attentes à l’égard de leurs enfants ou de l’un en particulier (l’aîné, la fille,…) fortement ancrées dans leur modèle d’origine. Une telle focalisation rendrait souvent difficilement admissible de se faire aider par d'autres, et notamment de se tourner vers des services professionnels.

D’autres constats sont encore à relever. Ainsi, l'entraide informelle est loin de se limiter au seul réseau de soutien existant dans le pays d’installation. Il s'agit de la concevoir plus largement. De nombreux migrants par exemple envoient régulièrement de l'argent pour soutenir des membres de leur parentèle restés au pays, ou encore, vont y passer quelques mois, soit y «envoient» leurs enfants.

Face à ces constats, parfois divergents, un consensus se dégage néanmoins de l'ensemble des consultations menées, à savoir qu’à l'image de l'évolution générale en Europe et ailleurs, les pratiques d'entraide informelles sont fragilisées au sein des communautés immigrées, à la fois par l'évolution des structures familiales (moindre cohabitation ou cohabitation conflictuelle), et par celle des ressources économiques des aidants proches (lorsque les enfants ne parviennent plus à faire face, ou lorsque leurs priorités changent).

 

Le recours aux aides et aux soins (niveau formel)

Le secteur de l'aide à domicile

De manière générale, il ne va pas de soi pour les personnes âgées d'origine étrangère de faire appel à des professionnels de l'aide et des services à domicile. Difficile d'établir cependant ce qui, du fort sentiment de devoir envers les aînés, du souci de préserver l'intimité familiale, de considérations économiques ou du manque d'information à l'égard des possibilités existantes, explique cette relative réserve. S'agit-il d'une situation de non-besoin, d'une non-désirabilité, d'une méfiance (d'aucuns considèrent «ne pas toujours se sentir respectés») ou encore d'une inaccessibilité? Il est probable d'ailleurs que ces diverses raisons pèsent d'un poids variable selon les profils hétérogènes de ce public.

Le recours aux aides peut devenir incontournable dans des situations d'isolement notamment, mais a priori, lorsqu'il existe un réseau, même étroit, il est jugé préférable de se «débrouiller entre soi». Une telle logique n'est somme toute pas très différente de ce qui se passe dans de nombreuses familles «autochtones».

Interrogé à ce sujet, le secteur déclare avoir assez peu d'expérience du travail auprès des groupes d'origine immigrée, en particulier turcs et marocains. Les quelques cas relatés sont souvent marquants par leur caractère singulier, atypique, hors de l'ordinaire. Cela semble avant tout révélateur de la perception des services d'avoir affaire à un «autre monde». Autre organisation, autre gestion de l'espace privé, autres modes de vie, autre rapport au corps et à la sphère intime… Tout ceci dénote assez nettement d'une méconnaissance réciproque entre cette population et les services (préjugés, appréhensions, malaises).

Le secteur des  maisons de repos

La question du placement en maison de repos est encore très peu d'actualité pour les immigrés âgés. Cette perspective n'est, semble-t-il, jamais envisagée spontanément: elle ne figure pas au rang des choix souhaitables. Elle reste une solution majoritairement «impensable», car considérée comme une filière de relégation, un «garage»: «C'est comme si on se débarrassait de la personne!», dit-on.

Dans les faits, lorsque des placements ont lieu, ils se déroulent la plupart du temps en urgence, sans aucune anticipation, au départ d'une limite de séjour atteinte à l'hôpital, par exemple, et sont dès lors la plupart du temps mal compris, «mal vécus», bien qu'il y ait aussi des exceptions.

Des témoignages indiquent qu’ils seraient mieux acceptés par les hommes que par les femmes.

En définitive, l’attitude d'évitement d'un hébergement en maison de repos relève de trois registres de justification:

• un registre moral («ça ne se fait pas», «ce n'est pas une place pour les personnes âgées»),

• un registre pratique: en raison des écarts perçus et/ou réels entre règles et usages de vie commune et habitudes personnelles (les maisons de repos sont dites «non adaptées» du point de vue des pratiques alimentaires, cultuelles, d'hygiène et de soins, de l'occupation du temps et de l'espace, du rapport au monde extérieur, des horaires de visites, du cadre et des règles de vie communes, etc.),

• et enfin, un registre économique: elles sont de toute façon considérées comme inaccessibles financièrement.

Face à cette situation, plusieurs pistes de réflexion pourraient être envisagées. A l'instar de l'ensemble de la population, l'anticipation, la préparation des placements permettraient certainement de limiter les situations de crise donnant lieu à un sentiment d'abandon.

L'idée de créer des maisons de repos spécifiques, quant à elle, reçoit des faveurs diverses. Si, pour les uns, ce serait «la» solution; pour les autres, cela risque de voir se constituer de nouveaux ghettos ainsi que des replis identitaires nocifs pour les générations futures. Dès lors, diversifier les offres (hébergement collectif, habitat groupé,…) apparaît incontournable, afin de répondre au mieux à la diversité des modes de vie au grand âge, pour les immigrés, comme pour les… Belges.

De manière générale, la mise à disposition de services (services d'aide à domicile, hébergement en institution, etc.) soulève la question de la difficile conciliation des droits des usagers et du respect des habitudes et traditions (certains vivent ces perspectives comme une imposition de modèle, une volonté de «normalisation»).

 

En conclusion

Si des initiatives ou politiques sociales propres à répondre aux besoins et projets de vie des immigrés vieillissants sont nécessaires à mettre en œuvre, il serait néanmoins préjudiciable de les concevoir comme si elles s’adressaient à un public homogène et intrinsèquement «différent».

Afin d'éviter les effets délétères de toute catégorisation et assignation identitaire, la problématique du vieillissement de ces cohortes en appelle, à l’instar de la population générale, à prendre en considération la dynamique de leurs trajectoires (migratoire, sociale, identitaire), ressources, accomodements et aménagements face aux transitions de l'âge; et enfin, les logiques d'entraide qu'elles et leurs entourages mettent en oeuvre.

En outre, dans un avenir proche, cette problématique se posera en des termes très probablement renouvelés en raison des évolutions générationnelles au sein de ces milieux, qu’elles concernent les formes d'ancrage en Belgique, l’évolution des modèles familiaux, des règles et valeurs; le rapport au milieu d'origine (réel, symbolique), le rapport au religieux (laïcisation versus renforcement). Il s’agira également de porter une attention particulière à l’évolution des conditions socio-économiques (mobilité sociale ascendante versus descendante) que les rapports les plus récents ne présentent pas comme des plus favorables…

 

Sylvie Carbonnelle

Socio-anthropologue, chargée de recherche - Université Libre de Bruxelles (Gravités) et CDCS asbl

 

1. Cet article s’appuie sur une mission d’expertise menée en 2006 pour la Fondation Roi Baudouin dans le cadre de son programme «Justice sociale». Celle-ci visait à établir un état des lieux de la situation des immigrés vieillissants (principalement turcs et marocains) en Belgique, et à envisager des pistes d’intervention possibles pour accompagner cette évolution. Outre une revue de littérature, l’étude s’est basée essentiellement sur des entretiens avec des personnes-ressources impliquées dans les différents domaines touchant aux conditions de vie des migrants âgés (professionnels de l’aide et des soins, assistants sociaux, chercheurs, membres du réseau associatif, etc.).

2. Document introductif, Séminaire sur les politiques et pratiques relatives aux migrants âgés dans les Etats membres du Conseil de l’Europe, Communauté française de Belgique, Région wallonne et Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale, Bruxelles, 2 et 3 mars 2009.