Article publié dans la rubrique Coup d'Oeil de
"Vieillesse & Migrations " L'Observatoire n°61/2009 ©
Colloque. Sans abrisme, urgence et hébergement
Le 12 mai 2009 était organisée à Namur un colloque sur le thème du sans-abrisme par l’ARCA , Association Régionale des Centres d’Accueil, qui regroupe maisons d’accueil, maisons de vie communautaire et abris de nuit. L’objectif de cette rencontre était de revisiter les différents dispositifs mis en place pour répondre à ce phénomène qui risque d’aller croissant, d’en interroger la pertinence, la cohérence, l’articulation, et de questionner aussi la notion d’urgence qui imprègne de son tempo tout le secteur et bouscule parfois les interventions.
La journée s’est déroulée en plusieurs temps. Des plénières ont donné la parole à un éventail de personnes qui proposaient soit un regard plus distant, plus analytique, soit une présentation des méthodologies et des pratiques. La scène a ensuite accueilli un panel de gens de terrain pour distribuer les questions et constats. Enfin, il avait été demandé à L’Observatoire de livrer des conclusions. Ce sont ces conclusions qui vous sont proposées ici.
Se poser des questions sur les mots
Définir le public
De qui parle-t-on finalement quand on parle de SDF ? Qui sont ces personnes, comment les définir ? Sont-elles sans abri, sans domicile, sans logement ? Ne faudrait-il pas également définir, redéfinir le domicile ?
Pourquoi est-ce important de définir, de s’accorder sur les mots ? Est-ce que définir permet de faire des catégories, doit-on faire des catégories? Sérier permettrait-il in fine d’améliorer la prise en charge des sdf?
Il semblerait en tout cas que définir les termes, les notions, permet de mieux appréhender leur réalité et surtout de la recontextualiser: le sans-abrisme renvoie plus largement au problème de logement, de non emploi, d’exclusion…
Ainsi lutter contre l’expulsion, faciliter l’accès au logement privé, permettre aussi la cohabitation en individualisant les droits sont des manières d’agir en aval du sans-abrisme.
Définir l’urgence
• l’urgence du sans-abrisme est l’iceberg d’une réalité plus profonde, la face la plus médiatisée, celle que les journaux exhibent régulièrement.
• Si n’existe que sa seule prise en compte, une prise en compte qui obéit à une véritable nécessité mais aussi à de l’émotionnel, on risque d’aboutir à des réponses trop immédiates, à des réponses leurres.
Définir le cadre temps
• L’immédiateté empêche d’explorer la complexité et l’individualité des situations.
• L’urgence a besoin de temps mais aussi d’espace, autrement dit, de prendre en compte les données environnementales et les acteurs présents sur le secteur.
• L’urgence demande des réponses davantage empreintes d’humanité. B. Franck, sociologue à l’UCL et intervenant à cette journée, parle d’hospitalité et propose de repenser l’urgence avant tout comme un acte de rencontre de l’autre, de proximité.
Se poser des questions à partir des évolutions constatées dans le secteur
• Au niveau de la diversité des usagers avec l’émergence de nouvelles catégories: les jeunes au sortir des institutions de l’Aide à la Jeunesse, les sans-papiers, les femmes avec enfants.
• Au niveau de la durée de l’accompagnement: on en constate l’allongement sous la forme d’un suivi en post-hébergement mais celui-ci, la nécessité de celui-ci reste dans l’ombre de l’urgence, des opérations ponctuelles et sous projecteur.
Se poser des questions sur la manière de travailler
Il y a de lanscinants questionnements sur ce que doit être le travail auprès des SDF, sur ce que doit être l’accompagnement, sur ce qu’il faut entendre par projet d’insertion, sur ce qu’il y a lieu de faire évoluer.
• Faut-il les sortir de la rue à tout prix ? Ou faut-il les aider dans leur quotidien, l’adoucir en offrant un lit, une tasse de café, un bol de soupe, un espace lavoir? Où situer la violence? Qu’est ce qui fait le plus violence? L’intégration «forcée», inadaptée qui ressemble plus à un formatage, une mise à la norme? Ou la rue avec tout ce qu’elle contient de destructeur mais aussi d’illusion de liberté.
• Beaucoup constatent que ces personnes fonctionnent en boucle, passant de la rue à l’abri de nuit, de l’abri de nuit à la maison d’accueil , de la maison d’accueil, à la rue, avec un séjour en hôpital ou en squat chez un copain et puis ça recommence… Faut-il arrêter ce cercle ? Est-il infernal ? A l’heure où le réseau est devenu une priorité pour les acteurs, une condition de fonctionnement (de subsidiation), ne peut-on reconnaître celui que se créent les usagers eux-mêmes? Ces points de chute sont-ils chutes ou ancrages ? Cette itinérance est-elle errance ou capacité à se mobiliser et à mobiliser ce qui est à leur portée? Doit-on considérer que cette récurrence est un échec du système de prise en charge? Ne peut-on pas imaginer qu’elle soit ressource dont font preuve les usagers pour s’en sortir, tenir, ressource de laquelle on pourait partir, repartir pour repenser le système ?
• Faut-il imaginer autre chose? Et si on cessait d’autocentrer la réflexion? Si on partait de l’idée que, plutôt de vouloir éradiquer, chasser le sdf qui a cette fonction sociale de déranger, on pensait à redistribuer l’espace public, la rue, la ville autrement. Peut-on rêver d’une ville sdf admis?
Quelques pistes
• Adapter l’outil en fonction des besoins des gens plutôt que l’inverse comme on l’a fait jusqu’à présent.
• Plutôt que raisonner à partir de dispositif, de structure, de maison, raisonner en terme de lien, travailler sur la proximité, créer des lieux où les gens échangent, se côtoient.
• Créer des partenariats dans le secteur pour permettre, autoriser les allers-retours, les récurrences, les échecs.
• Améliorer l’articulation abri de nuit/maison d’accueil/logement durable en ayant en tête que certains ne s’inscriront pas dans le parcours et resteront au niveau abri de nuit.
• Il est important de relever
- ce qui fait obstacle ou freins à l’hébergement - on attend avec impatience le résultat des études réalisées au départ des relais sociaux ;
- ce qui fait que les personnes refusent l’hébergement et de pointer, par exemple, le cadre, le lieu qui est parfois tout sauf accueillant de par sa vétusté, sa taille;
- le manque de moyens du secteur : ce sont des travailleurs précaires qui s’occupent de personnes en situation précaire, dans des lieux précaires, avec des moyens précaires;
- le rôle précieux des relais sociaux.
• Porter le partenariat au-delà des acteurs de l’urgence et de l’hébergement pour éviter que les abris de nuit ne deviennent les réceptacles d’autres services ou institutions (institutions psychiatriques, prisons, centres de cure).
• Repenser l’action sociale, de manière plus simplifiée, plus préventive, plus efficace (redistribuer les moyens, éviter les arcanes, les parcours labyrinthe, faire des économies d’échelle, viser le plus long terme...).
Colette Leclercq