Chez les personnes qui ont investi la rue comme lieux de vie, les souffrances multiples se collent aux traumatismes sociaux et corporels.
Dans un contexte de modernité, les sans-abri sont, de par le monde, la figure la plus emblématique de la grande précarité. À défaut de logement, ils occupent des lieux. En effet, les bâtiments industriels jadis très actifs dans les périphéries de nos grandes villes sont devenus des friches synonymes de lieux de survie ; les sas de banques et les entrées d’immeuble à appartements désertés la nuit deviennent une chambre de fortune pour ceux que les abris de nuit, sursaturés, n’ont pu accueillir. Ces interstices urbains deviennent à très court ou à long terme des zones de relégations multiples et, pour certains, une forme d’habitat.
Chez les personnes en grande précarité et en grande déliaison sociale, temps et espace semblent figés dans une errance permanente. Or, à y voir d’un peu plus près – et sans nier l’errance – il nous faut composer avec un mode alternatif de penser la dimension spatio-temporelle lorsqu’il s’agit de la rue comme espace de vie, un lieu de réappropriation de codes sociaux.
Dans les lieux de la marge, se posent des biographies qu’il est difficile, en tant que chercheur, de déployer sans prendre le temps de la confiance et de l’acceptation de ce qui se laisse à voir et à sentir. C’est bien d’une ethnographie des circonstances dont il s’agit lorsqu’on se met en recherche de sens en s’appuyant sur le territoire corporel (ce que raconte un tatouage) ou social (le bout de trottoir au carrefour d’interactions) pour percevoir le sens du vécu dans une temporalité.
Il faut en effet se laisser porter à sortir du sens commun de la temporalité linéaire pour rencontrer ces personnes. Partager avec elles un espace, se laisser toucher, bousculer parfois, est un laisser passer à une complicité naissante d’où peut émerger une parole confuse sur un passé traumatisant souvent refoulé mais tellement présent dans la vie à la rue. (…)