« Mieux vaut prévenir que guérir » : l’adage est connu, mais si sa nécessité semble faire l’objet d’un consensus, le modèle préventif demeure encore insuffisamment défini et investi. Ce paradoxe interroge d’autant plus que la prévention apparaît comme un des leviers majeurs pour rendre nos systèmes sociaux et de santé plus soutenables. Vieillissement démographique, précarisation grandissante, transformation des modes de vie, pressions budgétaires et tensions institutionnelles sont autant de signaux qui montrent les limites d’un modèle principalement curatif.
Axé sur la réparation, celui-ci propose des interventions a posteriori, souvent en situation de crise ou d’urgence, quand les difficultés sont déjà bien installées et qu’il est dès lors plus compliqué d’impulser un changement sur les trajectoires de vie des personnes. Le modèle curatif coûte, crée des impasses et laisse de côté la dimension collective et structurelle des problèmes sociaux.
La prévention, elle, inclut cette dimension. Longtemps associée au seul champ de la santé, elle est aujourd’hui reconnue comme une réponse globale aux risques sanitaires, sociaux, éducatifs, économiques et environnementaux auxquels est confrontée notre société. Prévenir, ce n’est pas seulement empêcher l’apparition d’un problème, mais agir sur les conditions qui rendent certaines situations plus probables que d’autres, de manière plus transversale, plus profonde et à différents niveaux. C’est non seulement intervenir avant la rupture, mais aussi pendant et après, selon des logiques complémentaires : prévention primaire, secondaire, tertiaire… et même quaternaire lorsque prévenir consiste à éviter des interventions inutiles ou délétères.
Si ce changement de regard ouvre des perspectives prometteuses, des obstacles persistants restreignent le déploiement de la prévention. Ses effets sont souvent diffus, différés et difficiles à mesurer ; ils se prêtent mal aux logiques d’évaluation immédiate qui structurent aujourd’hui l’action publique. Dès lors, elle continue d’être perçue comme un coût plutôt que comme un investissement. S’y ajoutent un déficit de culture commune, des coordinations encore insuffisantes entre acteurs, ainsi qu’un manque de coconstruction avec les publics concernés.
Toute prévention n’est par ailleurs pas émancipatrice par nature. Elle peut aussi devenir normative, intrusive ou stigmatisante si elle se transforme en instrument de contrôle social et rejoint la tendance à la responsabilisation individuelle excessive. Prévenir, oui, mais pas à n’importe quel prix ni de n’importe quelle manière. Penser la prévention implique donc une vigilance éthique constante.
Les contributions réunies dans ce numéro en donnent une illustration concrète. Portant sur une large variété de publics et de secteurs, elles soulignent que la prévention ne relève ni d’un dispositif unique ni d’une méthode standardisée, mais d’une constellation de pratiques situées, ajustées aux contextes, aux temporalités et aux réalités vécues.
Romain Lecomte et Justine Aerts