Autrefois, les parcours de vie étaient davantage structurés, linéaires. On suivait un chemin tracé, dicté par la tradition, les normes sociales et la promesse d’un avenir meilleur. Dans ce monde relativement stable mais parfois trop rigide, l’entrée dans l’âge adulte était alors marquée par des repères collectifs successifs : fin des études, emploi, autonomie résidentielle, mariage, fondation d’une famille…
Depuis, la société a changé à bien des niveaux. Plus individualisés, moins standardisés, les parcours de vie sont aussi plus fragmentés. Le passage à l’âge adulte est plus flou, ponctué d’allers-retours, d’interruptions, de réorientations, de doutes et de difficultés à se projeter.
Certains jeunes sont en outre confrontés à une série d’obstacles et d’épreuves qui s’enchevêtrent : décrochage scolaire, précarité étudiante, ruptures familiales et institutionnelles, troubles psychiques, difficultés administratives, mal-logement ou absence de logement stable, accès compliqué aux droits sociaux et au marché du travail, isolement…
Par ailleurs, alors que les parcours vers l’autonomie se complexifient, les injonctions à la responsabilisation individuelle se renforcent. Les réformes récentes des allocations de chômage et d’insertion, du revenu d’intégration sociale pour les cohabitants ou encore du financement de l’enseignement supérieur accentuent la pression sur des jeunes déjà fragilisés. Là où beaucoup auraient besoin de temps, de stabilité et d’accompagnement, les logiques d’austérité et d’activation imposent souvent l’urgence, le contrôle et la performance.
Ces évolutions s’appuient aussi sur des représentations stéréotypées de la jeunesse : les jeunes seraient « démotivés », « assistés », « instables », « incapables de s’engager »… Pourtant, les analyses et témoignages réunis dans ce dossier montrent au contraire des jeunes qui tentent de tenir malgré des conditions de vie précaires et la multiplication des crises, qui cherchent du sens, qui aspirent à une stabilité devenue difficilement accessible, et qui doivent souvent gérer simultanément des difficultés que les institutions ont tendance à segmenter.
Un constat revient alors sans cesse : les réponses habituelles ne suffisent plus, il faut oser innover. Face aux problèmes multiples et imbriqués que rencontrent ces jeunes, de nombreuses initiatives de terrain proposent ainsi d’autres manières d’accompagner : approches intersectorielles, dispositifs bas seuil, travail collectif, accompagnement global dans le long terme…
L’autonomie ne se décrète pas. Elle se construit progressivement, grâce à des sécurités matérielles, des liens sociaux, des espaces de confiance et des droits effectifs.
Romain Lecomte et Justine Aerts